Alors que l’économie vire au rouge, les TI passent au vert


Gérard Blanc - 06/05/2009

ANALYSE La protection de l’environnement peut être perçue par certains fournisseurs comme un moyen de conjurer la crise économique. Mais les clients doivent voir au-delà du discours marketing des fournisseurs et appuyer leur stratégie verte avec des chiffres concrets.

Depuis quelques années, tout un chacun se sensibilise à l’état de santé critique de notre planète. Après des décennies, voire des siècles de traitement infernal, l’état de santé de la planète commence à influencer celle des humains. La pérennité du genre humain sur Terre serait remise en question. Aussi, maintenant, tout le monde voudrait faire son petit geste écologique. Les uns recyclent, les autres boudent les produits jetables. Les responsables des technologies de l’information (TI), eux aussi, voudraient faire leur part et aller un peu plus loin que d’imprimer recto verso et recycler les vieux listages de codes.

Mais tout a un prix, même le passage au vert. Aussi, le responsable des TI doit-il aller chercher les budgets nécessaires pour passer au vert. Il lui faut pouvoir déployer sérieusement ses convictions dans le cadre d’un développement durable et non pas sous la pression marketing de ses fournisseurs. Aussi, pour y parvenir, il devra prouver le bien-fondé de la chose, sa faisabilité et sa rentabilité, ainsi que son alignement fusionnel avec les objectifs d’affaires de l’organisation. Même si l’on est souvent écologiste par passion, dans le milieu des affaires, hormis pour quelques organisations bonnes citoyennes, il faudra en général l’être d’abord par affaires ou prouver que cela ne nuira pas aux affaires.

Toute action écologique nécessite un effort de pratique et un investissement significatif. Nombre d’organisations rétorqueront que le moment est mal choisi pour passer au vert, même si l’intention est fort louable. La justification devra être beaucoup plus sérieuse, financière et circonstanciée.

Le baume magique de la virtualisation

Dans le monde encore juvénile du développement durable et des TI vertes, si l’on exclut les discours marketing, les justifications apportant de l’eau au moulin des TI sont nombreuses. Elles s’étendent sur une vaste palette de thèmes, évidemment pas tous prioritaires. Il y a les justifications écologiques, les justifications technologiques, les justifications morales, les justifications économiques et les justifications stratégiques. Si certaines sont aussi effectives qu’alambiquées, leur explication et leur présentation, pour soutenir une décision d’investissement, sont difficiles et bien aléatoires. Cependant, la communauté des partisans des TI vertes a rapidement identifié un levier de justification simple, efficace, logique, économique, apportant des bénéfices financiers, écologiques et stratégiques presque immédiats, soit la virtualisation des serveurs. Véritable baume des TI vertes, il va en rendre l’application incontournable et devenir la justification originelle quasi universelle.

Certes, il y a aussi la rationalisation des serveurs, qui précède la virtualisation. En fait, la rationalisation est une étape de dépoussiérage et de remise en ordre, à laquelle l’organisation se livre avant de procéder à un chantier de virtualisation. Malheureusement, au sein de certaines organisations récalcitrantes, on ne peut procéder qu’à une étape de rationalisation, sans pouvoir anticiper ni même parler de virtualisation. La rationalisation doit tout d’abord démontrer la faisabilité, la simplicité, l’économie et les bénéfices anticipés. Le responsable des TI pourra ensuite s’appuyer sur ces résultats pour faire valoir l’intérêt pour l’organisation d’un chantier de virtualisation des serveurs.

Bon nombre d’applications tablettes viennent avec une procédure d’installation qui exige de les déployer sur un nouveau serveur. Mais en général et d’un point de vue fonctionnel, cela n’est pas nécessaire, bien que le fournisseur préfère que son produit soit installé sur un serveur exclusif, pour que l’installation soit réussie et que cela ne nuise pas à l’image du produit. L’application pourrait toutefois être installée et fonctionner correctement en partageant un serveur avec une autre application, sans qu’il y ait dysfonctionnement. Il s’agirait d’une première rationalisation. Cela sera déjà une économie importante et une preuve de faisabilité. C’est souvent un cheminement qui permet d’arriver harmonieusement jusqu’à l’application du baume universel de la virtualisation des serveurs. Une fois rendues à ce point, les graines des TI vertes sont semées, il suffit de les laisser pousser.

La prolifération anarchique des serveurs

Depuis plus d’une vingtaine d’années, les organisations ont procédé sans retenues à des acquisitions de serveurs. Elles en ont ainsi multiplié exponentiellement le nombre, sans en rationaliser l’architecture, créant ainsi un suréquipement des organisations. Mais les serveurs ne fonctionnent pas seuls. Aussi, parallèlement, les organisations ont acquis une quantité phénoménale de systèmes d’archivage, dont les prix devenus des plus abordables furent un incitatif. Il en est de même pour les réseaux, les routeurs, les commutateurs, etc., créant ainsi une certaine obésité technologique.

Mais maintenant, les organisations ne peuvent plus se départir de leurs équipements informatiques sans considération de sécurité et de pollution, étant de plus en soumises à des contraintes législatives. Les coûts et les restrictions budgétaires corporatives successives n’ont fait que rendre ce fait encore plus contraignant pour les organisations. Aussi, cela a fait du gestionnaire des TI le responsable ultime des actifs TI de l’organisation. Une responsabilité qui colle parfaitement avec les exigences du virage vert des TI. C’est une nouvelle façon de voir et de vivre les TI de l’intérieur qui doit se développer dans l’organisation tout entière.

Le chemin tout tracé du recyclage

Le recyclage ne consiste pas toujours à faire utiliser par d’autres les serveurs que l’organisation a en trop. Ainsi, les Gartner et confrères recommandent-ils aux organisations de considérer très sérieusement l’ensemble des équipements, serveurs et connexes, dont elles s’apprêtent à se départir, au moment de faire ses choix technologiques pour tout nouvel entrepôt de données. Ces serveurs pourraient bien être recyclés sur place et donner technologiquement et économiquement satisfaction, sans avoir à se livrer à d’onéreuses acquisitions.

Il est à constater que les recommandations de Gartner sont, elles aussi, devenues plus vertes. C’est un allié de taille pour le responsable des TI. Il est vrai que la plupart des applications sont verticalement compatibles d’un processeur à l’autre dans la série des x86. C’est souvent la quantité de mémoire vive et cache qui fait la différence. Une communication d’Intel expliquait qu’un processeur quadricoeur, cadencé plus faiblement qu’un processeur à coeur unique plus rapide, consommait sensiblement la même quantité d’énergie, mais que le processeur quadricoeur était quelques centaines de fois plus puissant.

Un alignement fusionnel

Idéalement, le virage vert des TI devrait s’appliquer à l’ensemble de ses infra-structures et applications et dépasser le baume de la virtualisation des serveurs. La virtualisation ne s’applique pas qu’aux serveurs. Elle peut être pratiquée de la même façon aux produits d’archivage, aux réseaux et même aux ordinateurs de bureau et aux applications. Dans le domaine du virage vert, il faut que les dirigeants comprennent bien la valeur réelle qu’apporte la virtualisation à l’optimisation et à la réutilisation des actifs technologiques de l’organisation.

Certes, l’inertie organisationnelle est un fait et le virage vert, rarement une priorité. Et encore moins en période de crise économique. Ce handicap organisationnel et humain peut être surmonté en considérant le virage vert comme une évolution corporative à long terme et non pas comme un projet économique destiné à collecter les bénéfices découlant d’une phase d’économie temporaire. Cette évolution, une fois que l’organisation l’accepte, devrait être réalisée par la mise en œuvre d’approches méthodiques, comme le TQM, le Lean ou le Six Sigma. Cela amène l’organisation à analyser avec plus de rigueur ses besoins technologiques, ce qui la contraint à examiner plus attentivement l’infrastructure existante et ainsi trouver des moyens de satisfaire au virage vert et de rentabiliser au maximum l’infrastructure en place. C’est un véritable alignement fusionnel qui se crée.

Comme disait un conférencier : « Ici, l’avantage économique est étroitement lié à l’avantage écologique, les deux visent le même objectif. Il s’agit d’un de ces rares scénarios où deux solutions servent le même intérêt. Et comme moins de 10 % des serveurs sont virtualisés à l’échelle mondiale, les possibilités de créer un impact planétaire sont énormes ».

En conclusion, si le verbe « virtualiser » est devenu plus vert, son action n’en est pas triviale pour autant. Virtualiser, c’est en fait refondre de fond en comble les processus de gestion de l’infrastructure technologique. Le concept de virtualisation n’est pas simpliste dans sa pratique. Il ne consiste pas non plus à remplacer tout simplement un serveur par un autre moins énergivore, ni même à remplacer numériquement plusieurs serveurs par un seul. Une telle pratique engendrerait une nouvelle accumulation de serveurs par les organisations et l’enfouissement de millions d’autres. La pratique de la virtualisation ne simplifie pas la gestion quotidienne des serveurs, elle la rend virtuelle, elle dématérialise sa complexité. Cette approche transforme complètement la notion de gestion de l’infrastructure technologique, ce qui implique de créer et surtout de gérer des « maîtres » (masters).

Pour ce faire, il faut développer et mettre en œuvre de nouveaux processus. Il faut appréhender de nouveaux outils pour gérer des serveurs virtualisés. C’est une refonte totale et préliminaire des règles d’administration des infrastructures technologiques corporatives. C’est le prix à payer et le passage obligé de toute virtualisation des serveurs. Attention, l’expérience en la matière montre que le non-respect de cet impératif de refonte préliminaire entrainera un effet domino des problèmes et la gestion d’une telle architecture de serveurs virtualisés pourrait se transformer rapidement en un casse-tête récurent et insoluble. Que la force des processeurs quadricoeurs soit avec vous!

Gérard Blanc est associé principal d’une firme conseil en gestion et en systèmes d’information.




Gérard Blanc

À propos de Gérard Blanc

Gérard Blanc est directeur conseil.