Bill Gates a « changé » ma vie


Nelson Dumais - 27/06/2008

Il faut rendre à Bill ce qui lui revient. Malgré tout ce qu’on peut reprocher au personnage, à son entreprise et à ses produits, on se doit d’avouer que l’homme qui prend sa retraite des activités quotidiennes de Microsoft a été une figure de proue de l’industrie ces 30 dernières années.

Quand j’ai commencé en journalisme techno, Bill Gates n’avait que 29 ans et il était à deux ans de devenir milliardaire. Je ne pouvais toutefois m’en douter, tant sa dégaine physique, son manque de charisme et ses inhabilités sociomondaines m’interpellaient. À l’époque, les grandes « icônes » de l’industrie, celles qui m’inspiraient vers le dépassement, avaient des noms comme Gordon E. Moore, PDG d’Intel, Ann Wang, PDG de Wang, John Akers, PDG d’IBM, Alan Kay, chercheur au PARC, Mitch Kapor, PDG de Lotus, Steve Wozniak et Steve Jobs, cofondateurs d’Apple, Gary Kildall, l’homme du CP/M, Don Estridge, Monsieur IBM-PC, Philippe Kahn, PDG de Borland, Rod Canion, fondateur de Compaq, pour ne nommer que ceux-là.

Ma perception d’alors était fort simpliste, pour ne pas dire idiote. Je croyais qu’à l’exception peut-être des deux Steve, ces forces vives aux faciès rassurants, ces chefs d’entreprises crédibles, respectés et fricogènes, battaient vraiment la mesure de l’industrie informatique. À côté d’eux, Gates faisait figure, dans mon imagination, d’un audacieux décrocheur surdoué, d’un pendant kétaine à Steve Jobs, d’un nerd atypique de Seattle que le papa, bien en vue dans la frileuse gentry locale, pourrait dédouaner si jamais tout foirait. Je n’avais évidemment rien compris et, 24 ans plus tard, je réalise n’avoir rien vu venir. Ce qui, à coup sûr, fait de moi un vrai journaliste!

Geek et businessman redoutable

Je sais, aujourd’hui, que ce geek nasillard duquel on produisit les pires caricatures, s’est avéré aussi bien businessman redoutable que visionnaire au flair insolent. Si, tout jeunot, il fut régulièrement au bon endroit au bon moment, c’est que souvent, il sut voir se dessiner l’endroit et que parfois, il sut créer le moment; il suffit de se rappeler sa manœuvre avec le DOS des premiers PC d’IBM.

J’en veux pour preuve ces textes intitulés « An Open Letter To Hobbyists » et « A Second And Final Letter » qu’il publia en février et avril 1976 dans le Homebrew Computer Club Newsletter, l’organe interne d’une institution de la région de San Francisco qui deviendra bientôt mythique. Le message qu’on y trouve est celui qu’il va développer durant toute sa carrière chez Microsoft.

En 1976, l’informatique était synonyme de salle climatisée avec planchers surélevés, grandes baies vitrées et odeurs de mystère où s’affairaient des messieurs en sarraus blancs, se prenant parfois pour une forme d’élite essentielle à l’entreprise. Ce qu’ils étaient probablement. À l’époque, si je voulais parler à un ordinateur, il me fallait passer par un « chum » qui avait accès à des ressources dites de « key punch », ce que je fis à quelques reprises avec le plus grand des respects.

À contre-courant, il y avait les « hobbyists », des lecteurs du magazine Popular Electronics (Ziff-Davis) qui croyaient que l’on pouvait fabriquer des ordinateurs personnels, de petites machines qui permettraient de traiter des données saisies par électronique. C’est à partir de cette faune pandémique que se mirent à essaimer différents projets de PC primitifs, des machines à puces Intel, Zilog, Motorola ou TI de plus en plus soumise au système d’exploitation CP/M.

BASIC

Dans cette mouvance, les copains Paul Allen et Bill Gates furent convaincus de l’urgence d’utiliser un gros PDP-10 (Digital Equipment Corporation) de Boston pour écrire un interpréteur BASIC de 4 Ko qu’ils iraient vendre à une entreprise du Nouveau-Mexique, MITS, sur le point de commercialiser un ordinateur personnel appelé Altair. On était en janvier 1975, Gates avait 20 ans, mais il en paraissait cinq de moins.

Son idée était de simplifier l’utilisation du Altair, ce qui en ferait vendre davantage, ce qui en ferait baisser le prix, ce qui créerait un marché pour y vendre du logiciel, ce qui les occuperait, lui et Allen, au point d’en vivre confortablement… quitte à embaucher des programmeurs. Dans sa tête, l’informatique grand public avait un avenir, sans pour autant nuire à la grande « patente » centralisée. Il suffirait que l’on fournisse à cette industrie en devenir les bons outils. Ce qu’il fit inlassablement durant les 33 années suivantes de sa vie!

Les lettres aux « hobbyists » publiées un an plus tard comportent un deuxième point essentiel à la compréhension du personnage William H. Gates III. La première débute ainsi : « Ce qui me semble présentement le plus critique dans le marché du hobby, c’est l’absence de bons logiciels, ainsi que de cours et de livres de qualité sur le logiciel. Sans bons logiciels, sans connaissances sur la programmation, tout ordinateur de hobby devient inutile. »

Contre la copie illégale

Dans un premier temps, Gates évalue à 40 000 $ son investissement dans le BASIC pour Altair, toutes versions confondues, ce qu’il a fait pour que se développe un marché. Or, constate-t-il, moins de 10 % des utilisateurs des ordis Altair ont acheté le BASIC, bien qu’ils semblent tous l’utiliser, ce qui fait d’eux des voleurs, si si, des voleurs qui privent Micro-Soft (remarquez le trait d’union) des entrées monétaires nécessaires aux améliorations et au développement des produits. Personne ne peut se permettre de travailler sans revenus compensatoires.

Dans la seconde lettre, il se questionne ainsi : « J’ai reçu des lettres m’expliquant que le logiciel devrait être vendu préalablement aux fabricants d’ordinateurs, lesquels en ajouteraient le coût à celui de leur produit. Que cela soit légal ou non, la mise en marché de logiciel par le truchement des fabricants de matériel est un sujet à controverse quand on considère le partage sans frais de logiciel entre les hobbyists ». On sait aujourd’hui ce qu’il fit de cette réflexion.

Ce que je veux dire en vous citant ces deux lettres, c’est qu’à 21 ans, Gates avait compris qu’avec Allen, il venait de démarrer une affaire dont les produits seraient massivement piratés étant donnée la nature « personnelle », « amateur », « grand public » et « hobbyist » du marché qu’il entendait contribuer à cultiver. Ainsi, pour y faire de l’argent, c’est-à-dire pour y engranger les devises lui permettant de développer de nouveaux logiciels, il lui faudrait probablement faire affaires avec les fabricants d’ordinateurs, ceux qu’on nomme parfois les OEM.

Tous azimuts

Ce qu’il fit avec IBM, puis avec tous les autres, sauf peut-être avec Apple. Ce qui lui permit de développer Office, Windows et tout le bazar, incluant des produits pour Apple. Ce qui ne l’empêcha jamais, bien au contraire, de se positionner à côté des grands avec ses Exchange, SQL Server, SharePoint et autres machins ésotériques du DotNet Framework.

Comme résultat, la planète s’est retrouvée, aussi bien au bureau qu’à la maison, aussi bien dans les grands calculs que dans les jeux, avec un même paradigme et une même métaphore qu’il a peut-être « empruntés » à Xerox, et avec un même système d’exploitation et une même panoplie bureautique (plus ou moins) qu’il a fait développer par ses armées de programmeurs. On a évidemment crié au monopole, on a ragé face à une certaine médiocrité, on a maudit les failles de sécurité, on a mis en doute les pratiques commerciales de celui qui fut surnommé Bilou.

Il n’en demeure pas moins qu’à 21 ans, le gars s’était fixé le plan de match qu’il a méticuleusement appliqué jusqu’au 30 juin 2008, date à partir de laquelle, il n’est plus salarié chez Microsoft, mais président du conseil d’administration, une tâche de tout repos, une tâche quasiment honorifique qui va lui permettre de travailler à temps plein pour sa fondation caritative.

En voyant ainsi venir le progrès technologique (sauf peut-être le Web qu’il a d’abord mal évalué) et la mirobolante industrie qui en découle, en s’y activant de façon très énergique, l’Oncle Bill s’est enrichi de façon inimaginable – bon nombre de ses collaborateurs aussi – et a contribué lourdement à la propagation de l’ordinateur personnel et de l’informatique grand public; l’expression « démocratisation micro-informatique » est de mise ici. Tout à l’origine de notre mode de vie numérique caractérisé par l’omniprésence de l’ordinateur, Monsieur Microsoft a ainsi changé le monde. Il n’est bien sûr pas le seul à l’avoir fait, pensons à Tim Berners-Lee ou à Steve Jobs. Mais lui, il l’a fait massivement, sans arrêt, partout et de façon irrévocable.

Grâce à lui, bien des coins de rue de Montréal ou d’ailleurs disposent d’échoppes micro-informatiques où il est maintenant possible d’acheter des PC avec Windows pour moins de 400 $. Grâce à lui, ma belle-mère de 85 ans fait désormais ses prières assise devant un PC sous Windows XP Pro. Grâce à lui, une industrie parallèle et contestataire, celle du savorama Linux, est en plein essor pour le plus grand plaisir des « hobbyists » de 2008.

En un mot, que l’on admire ou que l’on déteste Bill Gates, force nous est de lui reconnaître ce rôle qu’il va désormais devoir porter devant l’histoire.

Nelson Dumais est journaliste indépendant, spécialisé en technologies de l’information depuis plus de 20 ans.