Consultations prébudgétaires : Québec sonde les internautes


Jean-François Ferland - 18/02/2009

Le ministère des Finances met à la disposition des citoyens branchés un formulaire Web afin qu’ils se prononcent sur des enjeux financiers et économiques du Québec. Ce moyen de communication, dont les résultats ne seront pas publiés, fait l’objet d’appréciations mitigées.

À quelques semaines de la parution du budget pour l’exercice 2009-2010, le ministère des Finances du gouvernement du Québec a entamé une consultation publique des citoyens par le biais d’un questionnaire sur Internet. La consultation, qui a été annoncée le vendredi 13 février en fin d’après-midi, se déroule jusqu’au 5 mars 2009.

Cette forme de consultation en ligne avait été évoquée par la ministre des Finances, Monique Jérôme-Forget, lors du dévoilement d’un énoncé économique en janvier dernier. Comme l’indique le préambule du site Web qui est consacré à cet exercice, l’initiative vise à « prendre le pouls de la population sur les défis de l’heure tout en alimentant la réflexion du gouvernement sur les choix budgétaires à effectuer. »

Le gouvernement, depuis quelques années, procède à la consultation d’organismes influents dans les secteurs de l’économie et de la société au Québec, dans le cadre de la préparation du budget provincial. Des tournées régionales de consultation publique des citoyens, où le ministre se présentait dans une localité pour entendre les commentaires des citoyens, avaient également été tenues lors d’exercices antérieurs. Pour une deuxième année consécutive, la consultation des citoyens s’effectue par le biais de la réseautique.

« Le gouvernement veut vous entendre. Je vous invite à participer à la réflexion du gouvernement. Indiquez-nous quelles sont, selon vous, les orientations que le gouvernement devrait prendre pour continuer à atténuer les impacts du ralentissement économique », déclare la ministre Jérôme-Forget, dans un vidéo explicatif sur la page d’accueil du site consultatif.

Questions et réponses

La consultation, divisée en six étapes, consiste principalement en un questionnaire qui a recours à diverses formes de réponse. À chaque étape, on retrouve des hyperliens qui mènent à des documents en fichier PDF ou à des sites Web qui expliquent le contexte économique ou décrivent les approches envisagées par le gouvernement.

La première question, qui porte sur le ressentiment des effets de la crise économique, offre quatre choix de réponse, soit trois niveaux positifs et une réponse négative. La deuxième, qui porte sur un axe à privilégier pour la réalisation d’actions économiques additionnelles, offre trois choix de réponse, mais permet d’inscrire une réponse personnalisée. Pour chacune de ces questions, l’internaute peut formuler un commentaire d’une longueur maximale de 150 mots.

La troisième étape comporte deux parties, soit une question où le citoyen approuve ou rejette l’idée d’un déficit gouvernemental, ainsi qu’une liste de trois gestes (réduction des dépenses, hausse des tarifs, suspension des versements au Fonds des générations) que l’internaute doit prioriser. La quatrième étape consiste en la sélection du projet le plus prometteur parmi « cinq grands chantiers du nouvel espace économique ». La cinquième étape offre à l’internaute d’inscrire, en 250 mots, des suggestions d’actions que le gouvernement pourrait entreprendre.

La dernière étape recueille des données à des fins statistiques, soit la tranche d’âge, le sexe et le code postal. On offre aussi la possibilité de recevoir une copie du questionnaire rempli par le biais du courrier électronique. Sur la page qui confirme l’acheminement des réponses et remercie le citoyen d’avoir pris part à l’exercice, on incite l’internaute à inviter des amis et des connaissances à remplir le questionnaire par le biais du courriel, d’un message sur le réseau social Facebook ou d’un bandeau animé dont le code HTML est publié en bas de page.

Une version anglaise devait être mise en ligne le mardi 17 février 2009, mais ai moment de la publication de cet article l’adaptation anglophone du site de consultation n’était toujours pas offerte.

Approche ouverte

Jérôme Thibaudeau, le directeur des communications au ministère des Finances, explique que cette consultation en ligne est la deuxième du genre à être effectuée par le ministère. Il relate que la consultation relative à l’exercice budgétaire 2008-2009 avait une forme statique, alors que l’exercice offrait un seul document explicatif et impliquait des questions fermées.

« Le questionnaire en ligne de l’année dernière n’avait pas l’ampleur de la consultation de cette année, indique-t-il. Il s’agissait d’une première expérience de laquelle nous avons appris. Dans la forme, c’est la première fois que nous allons de l’avant avec une capsule de la ministre qui s’adresse aux gens, des questions qui laissent place à des réponses ouvertes. [L’an dernier] il n’y avait pas eu d’effort mis sur la présentation de l’ensemble, alors que nous donnons de l’information complémentaire. »

M. Thibaudeau ajoute que la présente consultation, contrairement à celle de l’année dernière, fera l’objet d’une promotion publique. « Cette année nous ferons une campagne exclusivement sur le Web qui commencera cette semaine. C’est une campagne qu’on peut qualifier de classique, mais dans sa facture elle est quand même audacieuse, avec une certaine interactivité dans le bandeau », explique-t-il, en évoquant l’utilisation d’un bandeau publicitaire semblable à celui qui est mis à la disposition des blogueurs et des exploitants de sites Web.

Le mardi 17 février en matinée, le ministère des Finances dénotait que plus de 700 personnes avaient répondu au questionnaire en ligne. Selon M. Thibaudeau, ce nombre de répondants dépassait déjà celui de la consultation en ligne de l’année dernière.

« Plus de 75 % des internautes qui commencent la consultation se rendent jusqu’à la fin, indique-t-il. On constate aussi que les tranches d’âge sont très variées : j’étais surpris de constater qu’on frise le 15 % pour la tranche d’âge des 55 à 64 ans. »

Interrogé quant à la possibilité que des données ou de statistiques émanant de cet exercice soient éventuellement diffusées, M. Thibaudeau a dit qu’il n’était pas prévu à ce moment-ci de publier les résultats de cette consultation.

Un pied dans la porte

La conseillère en marketing Internet Michelle Blanc, lors d’une analyse en direct du questionnaire de consultation prébudgétaire, en a soulevé des aspects positifs, comme la possibilité de formuler des commentaires.

Toutefois, elle déplore, la limitation des gestes que le gouvernement devrait prioriser à la troisième question – « C’est poche, parce qu’ils disent ce qu’ils veulent faire, alors qu’il y a plus de choix que ça » – et estime que la quatrième question, à propos des chantiers économiques, constitue une forme d’auto-promotion des actions et des intentions gouvernementales.

Elle regrette surtout que les commentaires des autres citoyens ne soient pas visibles, ce qui la porte à rattacher la consultation gouvernementale au Web 1.0 plutôt qu’au Web 2.0.

« Entre ça et ce qu’a fait l’équipe d’Obama (dans le cadre de sa campagne présidentielle) il y a un monde, estime Mme Blanc. Avec Obama, on pouvait voir les commentaires des autres et on pouvait même voter pour ces commentaires. Il y avait un écrémage naturel qui se faisait. En demandant des idées aux citoyens, c’est bon aussi d’avoir les idées des autres, alors qu’on peut construire sur ces idées. Là, on n’a aucune idée de ce qu’ils feront de ces commentaires, ni où ils vont se retrouver… »

« C’est déjà bien qu’ils aient fait cela. Ils ont mis le pied dans la porte, mais ils n’ont pas traversé la porte. »

Mme Blanc s’interroge même sur le but premier du ministère provincial par la réalisation de cet exercice. « C’est encore une tentative de contrôler l’information, quand on va jusqu’à ne suggérer que des pistes qui ont été prises par le gouvernement. On parle de grands chantiers, mais on ne permet pas d’en suggérer d’autres par une réponse ouverte. D’ailleurs, un d’entre eux a déjà été fait. Qu’en fera-t-on de plus? », demande-t-elle

« Le citoyen s’y retrouve dans la forme […], mais pour le fond […] quel est le but de l’exercice? Est-ce d’avoir de nouvelles idées ou est-ce rien que de se faire rassurer qu’on fait les bonnes choses? Est-ce une nouvelle forme de sondage? On dit souvent que les gouvernements sont guidés par sondage. Ils devraient peut-être apprendre à être guidés par la communication…. »

Le gouvernement du Québec n’est pas le seul à vouloir consulter la population dans le cadre de la préparation de son budget. Le gouvernement de l’Ontario semble vouloir le faire comme on l’indique dans le haut de la colonne de gauche ici (sauf qu’au moment d’écrire ces lignes, le lien n’était pas fonctionnel). La ville de Vancouver effectue elle aussi un sondage comme on peut le voir sur cette page, mais elle a également mis en place un forum pour permettre aux citoyens de s’exprimer.

Ailleurs sur la Toile

Sur Internet, quelques-uns ont déjà formulé des observations envers l’initiative de consultation du ministère des Finances.

Michael Carpentier, qui se définit comme étant un « architecte informationnel » est associé à l’agence de stratégie et positionnement Zengo de Québec. Dans un billet sur son blogue, il précise d’entrée de jeu qu’il a participé au projet à titre de conseiller auprès de la direction des communications du ministère des Finances. Il dit avoir observé un contentement initial de la part d’acteurs du Web 2.0 quant à l’ouverture du gouvernement envers la consultation en ligne, bien que certains regrettent le caractère limité de cette ouverture.

« Nous nous sommes battus très fort pour obtenir les champs textes à la fin de chaque question », révèle M. Carpentier. […] Entre les idées initiales du client, les nôtres et ce qui est en ligne, il y a un monde de différences qui s’expliquent par la complexité des enjeux gouvernementaux, et les délais très serrés de réalisation. »

Dans la section des commentaires de ce billet, plusieurs internautes semblent douter de la valeur de cette consultation. Un exemple: « […] La conception générale et la formulation des questions et des réponses me laissent plutôt l’impression suivante: cette consultation est en fait une campagne de communication de type RP déguisée dont le but est non pas d’avoir notre avis, mais bien de présenter positivement le bilan du gouvernement. C’est habile, mais le jupon dépasse tellement, que c’est difficile de ne pas le voir », déclare Jean-François Petit.

Néanmoins, des internautes semblent apprécier l’initiative. « Enfin! le gouvernement qui nous demande notre opinion en tant que simple citoyen qui ne fait pas partie d’un groupe de pression ou lobbying quelconque! Bonne nouvelle, j’espère que le taux de réponse sera élevé! », dit Éric, dans un commentaire laissé sur le blogue de Direction informatique.

Prêcher par l’exemple?

Alors que le ministère incite les internautes à inviter leurs amis, via le réseau Facebook, à remplir le questionnaire en ligne, force est de constater que la ministre Monique Jérôme-Forget ne prêche pas par l’exemple. Au moment de mettre en ligne cet article, on ne trouvait pas de mention du questionnaire dans le profil qu’elle a établi dans le populaire réseau social.

En fait, la dernière mise à jour du profil de la ministre remonte au 30 décembre 2008…

Jean-François Ferland est journaliste au magazine Direction informatique.




À propos de Jean-François Ferland

Jean-François Ferland est le rédacteur en chef du magazine Direction informatique. Il compte dix-sept années d'expérience en journalisme et en communication publique.
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