De HP à Oracle, business as usual !


Nelson Dumais - 09/09/2010

Le no 1 de HP qui sait tout de son entreprise, se tire dans les pieds et doit la quitter. Or, un mois plus tard, il se retrouve pacha chez Oracle, un concurrent, en jurant qu’il n’utilisera pas ce qu’il sait de HP. Ouin ! Un autre beau cas d’hypocrisie industrielle !

L’autre jour, je vous avais échafaudé ma prestation hebdomadaire autour de la démission de Mark Hurd, le PDG de Hewlett-Packard qui s’était mis en position de devoir quitter. J’avais conclu que la grande multinationale se retrouvait déstabilisée et, qu’ainsi, elle constituait une proie pour gros prédateur en maraude alimentaire. De là à désigner Oracle, le gigantesque barracuda de la côte Ouest, il n’y avait eu qu’un pas à franchir, ce que j’avais fait sans vergogne aucune.   Flyée mon idée ? Pas sûr ! Lundi dernier, on apprenait quelque chose de quasiment aussi pire pour HP. On apprenait que Hurd venait d’être nommé coprésident et membre du Comité de direction d’Oracle, ce qui se trouvait à pousser le no 2, Charles Phillips, sur la voie d’évitement. Son nouveau salaire au sieur Hurd est de 950 000 $US avec possibilité de 10 M $US en boni divers au cours du présent exercice financier. Dès lors, l’action d’Oracle a bondi de 5,76 % (alors que le marché, lui, chutait de 1%), ce qui pourrait représenter en chiffres absolus, une valeur de 6,76 G $US. Rien de moins.   Évidemment, dès le lendemain, HP annonçait sa décision de poursuivre Hurd au Civil (Cour supérieure de California – Comté de Santa Clara) parce qu’il se retrouve désormais en situation de dévoiler à Oracle, les secrets industriels de HP. On sait qu’Oracle a récemment désigné HP comme étant un concurrent majeur. La poursuite qui n’est pas seulement en dommages et en remboursement de frais légaux vise surtout à obtenir une injonction pour bloquer cette nomination.   Voici ma traduction d’une partie du libellé: « Malgré le fait que Mark Hurd ait reçu des millions de dollars en espèce, en actions et en options relativement à son engagement (incluant sa signature du 12 février 2010) à protéger les secrets industriels et l’information confidentielle de HP tandis qu’il en en était à l’emploi ou après qu’il en eut quitté les fonctions de président du Conseil, de PDG et de président, HP croit et allègue que Hurd a mis en péril les secrets industriels les plus stratégiques de HP ainsi que de l’information confidentielle qui en résulte. En acceptant, hier, les fonctions de présidents et de membre du Conseil de direction chez Oracle Corp., Hurd, à ce titre, se retrouve en situation de ne pouvoir compléter adéquatement sa tâche chez Oracle s’il n’utilise ou ne révèle les secrets industriels et l’information confidentielle de HP.  »   Voilà un texte plein de bon sens avec lequel tout le monde pourra être en accord. Hurd sait tout de HP; il en a été le numéro un pendant cinq ans (2005-2010). Il connaît la valeur des employés, les projets à court, moyen et long termes, les méandres de l’organisation, la liste des clients et des fournisseurs, la perception de ces derniers, sans oublier le nombre de placards où il y a des squelettes.   Surtout que Larry Ellison (le no 1 chez Oracle) lui a donné la mission de frapper IBM (et Dell) solidement du côté stockage de données et serveurs, cela grâce à une plate-forme appelée Exadata. Le problème, c’est que c’est un étang où barbotte dangereusement HP. Effectivement, la firme de recherche américaine IDC estime que la multinationale de Palo Alto mène ou arrive 2e en ce qui a trait au stockage de données (ça dépend comment on regarde les chiffres) et IBM arrive bon 3e. Côté serveur, Oracle apparaît dans les statistiques, mais en 4e derrière HP, IBM et Dell, cela en raison de son acquisition de Sun Microsystems.   Les questions sont simples : comment livrer bataille sur ces deux fronts sans avoir à frapper HP ? « Les boys, je viens me battre contre vous, mais toi HP, je ne te toucherai pas ! » Et comment Hurd pourra-t-il frapper HP sans se servir de ce qu’il sait ? « Je sais que ce boxeur a une faiblesse sur les côtes du côté gauche, mais je ne le frapperai pas à cet endroit parce que je n’ai pas le droit d’utiliser cette information. » Un tel raisonnement équivaut à prendre Larry Ellison pour un imbécile. « C’est une sale guerre, mon noir, bats-toi comme un homme ! »   On croit rêver non ? On ne parle pas ici d’un vendeur de cellulaires Telus qui passe chez Rogers, ni d’une relationniste de Canon Canada qui passe chez Microsoft Canada. On parle d’un grand chevalier de l’industrie qui vire-capot avec, selon les médias américains, un chèque de 12 M $US en poche (sans parler du reste). Imaginez Pauline Marois annoncer sa démission du PQ, recevoir un « gros » cadeau de départ pour son silence et, un mois plus tard, se retrouver vice première ministre à côté de Jean Charest. Ce serait aussi pire qu’un chef de cabinet libéral qui, du jour au lendemain, devient DG de l’Association pétrolière et gazière du Québec  alors que tous les boucliers sont levés. On crierait au cynisme, à la magouille, au déshonneur.   Chez Oracle, on parle d’une décision d’affaire, d’un cheminement de carrière. Et ce serait normal. Récemment, Mark Papermaster quittait Apple (pour des raisons d’antenne de iPhone 4, chuchote-t-on). Or, ce micro électronicien de grand talent était un transfuge récent d’IBM ce qui, en 2008, avait valu à Apple une grosse chicane en Cour. La Grande Bleue avait tout tenté pour empêcher son cadre supérieur (25 ans de loyaux services) d’aller chez l’ennemi avec plein de secrets en tête.   Laisser planer la perception qu’une parole donnée (et légalement consignée) ne vaut rien quand les gros sous se mettent à pleuvoir, quand l’ivresse du pouvoir est à nouveau accessible, quand les projecteurs peuvent recommencer à flatter l’ego, est une attitude que l’on peut estimer immorale. Pourtant, elle ne semble remise en question par personne. Bien au contraire, les actionnaires sont contents ! En fait ils sont habitués. Obama a beau être outré, le gang des banquiers continue à se verser des primes scandaleuses et les PDG à rouler carrosse. Qu’un gros malin ramasse chez Oracle le beurre et l’assiette du beurre ne les choque pas; pour eux, c’est business as usual.   La réponse d’Oracle à cette poursuite de HP ? « Mon Dieu que vous êtes méchants chez HP. Vous l’êtes tellement – et ça nous fait vraiment de la peine – que nous autres, on a décidé de ne plus vous parler ! Gnan gnan ! »

Nelson Dumais est journaliste indépendant, spécialisé en technologies de l’information depuis plus de 20 ans.