De la satisfaction, de la déception, de la bisbille…


Jean-François Ferland - 16/12/2005

La participation d’Ubisoft au développement d’activités d’enseignement en jeu vidéo avec des collèges et des universités de Québec n’a laissé personne d’indifférent. Les acteurs du dossier se prononcent.

Ubisoft a annoncé la signature d’une entente-cadre portant sur son implication au développement d’activités d’enseignement reliées à l’industrie du jeu vidéo avec l’Université Laval, les cégeps de Sainte-Foy, François-Xavier Garneau, Limoilou et Lévis-Lauzon ainsi que les institutions privées Collège Bart, Cyclone Arts et Technologies de Québec et Collège O’Sullivan.

Cette initiative se traduira par une participation à la création de nouveaux programmes de formation et à la définition des contenus des programmes existants, mais aucun détail n’a été dévoilé quant aux gestes concrets qui seront posés. Les élèves de ces institutions d’enseignement seront éligibles à participer au programme national de bourses d’excellence de l’entreprise.

Du mécontentement

L’annonce publique des ententes-cadres paraphées par Ubisoft a suscité le mécontentement de quelques développeurs de la région, qui ont dit regretter que l’initiative n’ait pas été réalisée avec l’ensemble des joueurs du domaine.

« La première approche qu’aurait dû suivre Ubisoft aurait été d’approcher les établissements d’enseignement qui auraient ensuite été voir les autres entreprises locales qui ont bâti l’industrie du jeu vidéo depuis 1991 pour demander quels sont leurs besoins », déclare Hugo Morin, le chef de la direction du développeur de jeux vidéo Humagade situé à Pont-Rouge.

« Tout le monde impliqué, que ce soit au niveau politique, institutionnel ou d’Ubisoft, ne cesse de dire que cela va bénéficier à toute l’industrie, mais personne de l’industrie ne trouve que cela va leur bénéficier en quoi que ce soit », commente le président de Beenox Dominique Brown.

« Ubisoft a dit qu’elle agissait comme un leader, qu’elle défonçait les portes pour faire des choses que personne d’autre n’avait osé faire avant. Ils agissaient comme si l’industrie était statique jusqu’à ce jour et ne faisait absolument rien dans le domaine de la formation. C’est facile d’appeler au discours maintenant que leur projet est lancé, comme s’il n’y avait jamais eu de discours », ajoute-t-il.

M. Brown a évoqué un regroupement établi par TechnoCompétences, où des personnes de l’industrie du jeu vidéo se rassemblent pour discuter des problématiques de la formation et de la main-d’oeuvre. « Les entreprises de l’industrie auraient pu former un dossier qui aurait été présenté aux institutions d’enseignements afin de démarrer un processus d’implication », déclare-t-il.

Ouverture

Sylvie Gagnon, la directrice générale de l’organisme TechnoCompétences, indique que les travaux du regroupement en question sont réalisés de façon collective. Elle réfère à une étude rendue publique au printemps qui a résulté en le lancement de formations en jeu vidéo par plusieurs établissements. L’organisme a aussi effectué de la représentation auprès d’instances ainsi que la promotion des carrières auprès des étudiants.

La directrice se dit surprise de la réaction engendrée par l’annonce. « Ubisoft est ingénieuse dans sa façon de faire, mais ce n’est pas une première. Chaque entreprise fait ses propres ententes avec les maisons de formation, mais la différence avec Ubisoft se situe dans la façon de les présenter », mentionne-t-elle.

« Quand Electronic Arts a donné la licence de son logiciel de création Renderware, l’entreprise a fait le tour des campus pour l’offrir et beaucoup en ont pris usage. Cela ne veut pas dire que les institutions d’enseignement sont ‘prises après la patte du poêle’…

« C’est comme si Ubisoft faisait quelque chose que les autres n’avaient pas fait. Attention, ils l’ont fait [aussi], a poursuivi Mme Gagnon. La différence est que ces entreprises ne sont pas allées sur la place publique et ont eu recours à un processus moins structuré. Electronic Arts l’a fait, tout comme Beenox dont l’entente est extraordinaire lorsqu’on considère qu’il s’agit d’une PME. »

Est-ce que ces réactions signifient que le travail concerté est chose du passé? « Surtout pas! J’ai reçu plusieurs appels et tous veulent continuer à travailler de façon concertée. Je ne vois pas en quoi les ententes de Ubisoft pourraient arrêter ce mouvement. Il s’agit d’une situation qui est ancrée dans une concurrence féroce, et c’est une réalité qu’on ne peut éviter. »

Chez Ubisoft, la chargée des relations publiques à Québec Chantal Cloutier affirme que l’entente-cadre va bénéficier à toute l’industrie, car elle n’a pas trait à des façons de faire spécifiques à Ubisoft, mais aux types de compétences intéressantes selon les postes pour les développeurs.

Interrogée quant à la possibilité d’avoir misé sur une entente sectorielle plutôt que sur une initiative individuelle, la porte-parole rappelle que c’est Beenox qui a parti le bal. En effet, Beenox avait signé en septembre dernier une entente de partenariat avec le cégep de Sainte-Foy pour la création d’un profil de formation en jeux vidéo.

« Nous avons en fait félicité Beenox pour leur entente, déclare Mme Cloutier. Nous avons fait des ententes avec plusieurs entités puisque nous avions remarqué que plusieurs écoles avaient des programmes intéressants pour l’industrie. Cette entente sur la formation va permettre (à la région) de prendre sa place sur l’échiquier mondial et de faire rayonner les produits qui sont créés ici.

« Il s’agit d’une entente-cadre et rien de spécifique n’a encore été déterminé. Si les gens de l’industrie de la région veulent s’asseoir à la même table que nous avec les institutions, nous les encourageons à le faire », ajoute-t-elle.

Du contentement

Du côté des institutions d’enseignement, les collèges et universités touchés par l’entente applaudissent cette initiative qui sera bénéfique pour les étudiants du secteur, en raison de la rétroaction sur la formation procurée ainsi que l’offre de bourses et de stages. D’un même souffle, ils affirment que les institutions conservent le plein contrôle du curriculum académique.

« L’entente est importante pour la région de Québec alors qu’une nouvelle industrie est en émergence et a besoin de main-d’oeuvre, indique Denis Juneau, le directeur général du cégep de Sainte-Foy. Les établissements d’enseignement sont interpellés pour former de la main-d’oeuvre et supporter le déploiement de cette industrie. Il y a une synergie qui se développe entre le milieu du travail et les maisons d’enseignement, et c’est bon pour tout le monde. »

« Nos ententes avec Beenox (et Ubisoft) ne visent pas à répondre à leurs besoins, mais à ceux de l’industrie du jeu. Déjà cette année, un certain nombre d’étudiants en troisième année reçoivent des contenus de cours particuliers et font des projets de fin d’études autour des thèmes de l’industrie du jeu, alors que certains ont accès à des stages chez Beenox et que d’autres s’ajouteront chez Ubisoft.

« Dans nos programmes, nous n’enseignons pas telle technique de telle entreprise. Nous avons perfectionné certains enseignants dans le cadre du programme ministériel pour former des jeunes qui pourront intégrer tout de suite le marché du travail dans l’industrie du jeu. Tant que le financement sera public, le réflexe des collèges sera de développer des formations qui répondront à l’industrie. Il n’est pas question de faire ici une académie Ubisoft qui répond aux besoins d’Ubisoft, ni d’autres académies pour d’autres entreprises », déclare M. Juneau.

Guy Mineau, directeur et professeur titulaire au département d’informatique et de génie logiciel à l’Université Laval, indique qu’Ubisoft s’est engagée à s’impliquer dans le développement de la formation en jeu vidéo, où l’institution possède des compétences dans le domaine pour aider à structurer l’offre de formation.

Cette implication, selon M. Mineau, se concrétisera par la participation d’Ubisoft à un groupe de discussion sectoriel qui réunira annuellement les principaux intervenants de l’industrie québécoise pour obtenir des commentaires sur les stagiaires reçus et les diplômés embauchés. À partir cette rétroaction, des changements seront apportés aux cours et aux programmes de formation.

« Il est facile de constater que toutes les compagnies d’un même secteur ont les mêmes préoccupations au niveau de leur main-d’oeuvre, commente M. Mineau. La formation que nous effectuons en jeu vidéo bénéficie à l’ensemble du secteur, et il est intéressant pour nous d’aller valider dans les entreprises quelles sont leurs particularités et les points qu’ils ont en commun.

« Nous ne voudrions surtout pas une formation taillée pour les besoins d’une seule compagnie du secteur, car nous nuirions à l’employabilité de nos étudiants si nous agissions de la sorte. Nous ratissons beaucoup plus large pour aller chercher le pouls de l’ensemble des joueurs et nous apportons des modifications aux formations qui rencontrent les besoins d’un secteur de façon globale.

Et que dire des craintes envers une canalisation des meilleurs étudiants vers les entreprises à l’origine de telles initiatives?

« C’est un très beau problème, parce que cela va créer une pression à la hausse sur les conditions de travail de nos diplômés. Ce sera aux compagnies d’offrir les conditions de travail les plus propices pour drainer la main-d’oeuvre disponible vers elles », indique M. Mineau.

Visiblement, ce sont les étudiants qui sortiront les grands gagnants de cette polémique…




À propos de Jean-François Ferland

Jean-François Ferland est le rédacteur en chef du magazine Direction informatique. Il compte dix-sept années d'expérience en journalisme et en communication publique.
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