Des millions gaspillés?


Francois2 - 25/06/2009

Une étude interne du ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec indique que le ministère pourrait économiser quelque 3 M$ au cours des 20 prochaines années s’il utilisait OpenOffice plutôt que le produit concurrent de Microsoft. Dans l’ensemble du réseau de la santé, cela pourrait signifier 180 M$ d’économie.

Deux grandes suites bureautiques se disputent le marché aujourd’hui : Microsoft Office 2007 (versions standard et professionnelle) et OpenOffice.org ou OOo (qui n’existe qu’en version professionnelle). Cette dernière est gratuite alors que les produits Microsoft coûtent plusieurs centaines de dollars.

Au ministère de la Santé et des Services sociaux du Québec (MSSS), où l’on utilise exclusivement la suite Microsoft (version 2003), le fonctionnaire Guy Simard, mathématicien spécialisé en recherche opérationnelle et analyste de l’informatique, a dirigé la réalisation d’une étude visant à analyser – avant de passer à la version 2007 de Microsoft Office – s’il était opportun d’utiliser OpenOffice.org plutôt que Microsoft Office.

Une quarantaine de personnes ont collaboré à cette étude complétée en janvier 2009, intitulée Étude de transition d’outils bureautiques, et dont Direction informatique a obtenu copie.

La principale conclusion de l’étude est celle-ci : « dans l’ensemble, le choix de OpenOffice.org permettrait au MSSS de diminuer ses coûts de possession de sa suite bureautique d’environ 3,02 M$ sur une période de vingt ans. Le retour sur l’investissement (passage à la nouvelle suite OOo) se ferait en cinq ans, c’est-à-dire dès la nécessité de déployer la version suivante imposée par Microsoft. »

Quelques millions sur vingt ans et pour les quelque 1 500 postes de travail du ministère, ce sont des miettes; mais si on extrapole ces données à l’ensemble du réseau de la santé, qui compte quelque 90 000 postes, le rapport estime l’économie sur 20 ans à 180 millions.

Pour arriver à cette conclusion, les auteurs de l’étude ont procédé à une analyse du coût total de possession soit en traduisant en dollars les coûts directs et indirects de tous les éléments liés à la possession de chacune des deux suites durant la période 2009 à 2029.

Ces éléments sont l’impact sur les équipements, les coûts de formation, les coûts d’achat; en ce qui concerne ces coûts justement, l’étude tient compte du fait que, même en cas de passage à OpenOffice, il faudrait conserver un certain nombre de suite Microsoft (environ 12 %). Et, toujours dans l’hypothèse d’une transition vers OpenOffice, il y a aurait, à court terme du moins, un impact négatif sur la productivité et des frais de transition liés par exemple à réécriture des macros qu’OpenOffice ne peut gérer directement. Il en ressort que l’utilisation d’OpenOffice.org est, à court terme, un peu plus coûteuse, mais qu’elle devient économiquement avantageuse à partir de 2014 et de façon de plus en plus importante au fil des années.

Michel Dagenais, professeur en génie informatique et en génie logiciel à l’École polytechnique, a scruté l’étude en question. Il en conclut ceci : « L’étude est intéressante et bien fouillée. Elle est – et c’est normal – fondée sur de nombreuses hypothèses; certaines ont un degré d’incertitude faible, d’autres sensiblement plus élevés, mais la plupart sont tout à fait vraisemblables.

« L’élément le plus délicat concerne le temps. Les coûts sont évalués sur 20 ans alors que les hypothèses seraient à revoir de manière importante à plus brève échéance. Il ne faut donc pas prendre, à mon avis, le total des 20 ans comme un chiffre absolu, mais plutôt comme une tendance. »

Des produits équivalents

La suite OOo est moins chère, mais est-elle techniquement comparable à la suite Microsoft? Afin de vérifier ce point, on a analysé des centaines de documents sélectionnés au hasard pour identifier les fonctions des logiciels employées par les utilisateurs et demandé par ailleurs à des volontaires de travailler avec OpenOffice.org plutôt qu’avec la suite de Microsoft.

Résultat? Le rapport constate que « la suite bureautique [OpenOffice.org] permet d’effectuer toutes les fonctions nécessaires à la communication par écrit. Toutes les fonctions offertes par Office de Microsoft peuvent être utilisées avec OOo. La seule différence, c’est dans la manière ou dans la suite des commandes à exécuter pour y arriver. Chacune de ces suites bureautiques étant basée sur des ‘philosophies’ ou des ‘approches’ différentes, il est normal que les manières de fonctionner diffèrent aussi. »

On arrive à des conclusions similaires pour le chiffrier ou l’outil de présentation : les outils de la suite OOo n’ont rien à envier à la suite de Microsoft.

Outre le coût et les fonctionnalités des logiciels, l’étude voulait intégrer d’autres aspects : pérennité des documents, interopérabilité, impact économique, autonomie. La pérennité, c’est la possibilité d’accéder sans problème au contenu d’un fichier dans 20 ans, 30 ans… L’interopérabilité, c’est la possibilité d’accéder directement à ce contenu avec plus d’un logiciel. L’impact économique des dépenses logicielles, c’est la création d’emplois ici où à l’étranger. L’autonomie, c’est la possibilité de modifier un logiciel pour l’adapter à ses besoins (en ayant accès à son code source).

Notamment dans le cas de la pérennité le rapport constate que « la meilleure garantie de pérennité est intimement liée à l’utilisation de formats faisant l’objet de normes et de standards internationaux, homologués par ISO », notant à ce sujet que « depuis la version 2.0 de OpenOffice.org, ce format de fichier, nommé OpenDocument Format (odf), a été admis comme standard par l’OASIS puis normalisé ISO 26300. Sauvegarder ses documents au format odf assure une pérennité aux données et une interopérabilité.»

L’étude affirme également dans ses recommandations que l’adhésion au logiciel libre, et en particulier à OpenOffice.org contribuera à la création d’emplois et au développement économique du Québec.

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La gendarmerie nationale française utilise OOo depuis 2002

La Gendarmerie nationale française est un peu l’équivalent de la Sûreté du Québec : cette police territoriale surveille une grande partie du territoire (95 %) sans être une police locale. C’est une grosse machine administrative cette gendarmerie : 105 000 employés, 4 300 sites, 85 000 ordinateurs…

Comme toutes les administrations pour lesquelles les communications sont vitales, la Gendarmerie a pris le virage technologique autour des années 1980. « En 2002, on s’est aperçu, indique le lieutenant-colonel Xavier Guimard du Bureau de la sécurité et de l’architecture, qu’on était très dépendant de certains éditeurs informatiques, que c’était très coûteux à long terme et qu’il y avait trop peu d’interopérabilité entre les systèmes ».

La gendarmerie décide alors d’utiliser OOo, principalement pour remplacer Word de Microsoft. Résultat après six ans? Réponse de Xavier Guimard : « Avec Word 2007, il nous aurait fallu remplacer une bonne partie de notre parc informatique pour que le logiciel fonctionne correctement, ce qui n’est pas le cas avec OpenOffice.org, qui fonctionne très bien sur de vieux ordinateurs. Bref, avec OpenOffice.org, la durée de vie des ordinateurs est de six ans plutôt que trois. Juste avec cela, nous avons économisé 19 millions d’euros. C’est la combinaison de ces éléments – élimination des licences, plus longue vie du matériel – qui nous a permis d’économiser 50 millions d’euros. »

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L’administration Obama et les logiciels libres en santé

Plusieurs signes indiquant que l’administration Obama se rapproche des logiciels libres. L’un des plus importants se trouve dans la loi adoptée pour stimuler l’économie (le fameux Recovery Bill). À la page 488 de la loi, on voit que le ministre de la Santé devra d’ici octobre 2010 réaliser une étude sur (i) la disponibilité des technologies libres d’information en santé pour les responsables du filet de sécurité fédéral (y compris ceux, plus petits, des régions rurales); (ii) le coût total de possession de tels systèmes en comparaison des produits commerciaux propriétaires disponibles; (iii) la capacité de tels systèmes à répondre concrètement aux besoins de divers groupes (incluant les enfants et les personnes handicapées) et (iv) la capacité de tels systèmes à faciliter l’interopérabilité.

François Huot