Désobéir à celle qu’on aime est parfois une preuve d’amour


Nelson Dumais - 04/03/2010

Le Jos Connaissant vous regarde dans les yeux. « Comment, t’as pas encore « jailbreaké » ton iPhone? T’aimes ça la misère! » Sans s’en douter, il vient de mettre le doigt sur une des zones drabes de votre vie : vous n’êtes pas aventurier, surtout pas en techno, et vous êtes du type obéissant. À ce moment précis, vous avez envie de lui répondre d’aller se faire voir. Mais vous savez qu’il a raison et que l’obéissance a parfois ses limites, à plus forte raison que c’est vous qui payez!

Vous vous êtes offert un tournevis polyvalent, un outil modulaire de grande qualité qui peut accepter les vis à fente, les Phillips et les torx. Or, votre réserve de vis est essentiellement de type Robertson. Vous achetez donc, séparément, un module correspondant à cette norme. Sauf, que pour l’embouter, vous devez désobéir au fabricant du tournevis qui interdit l’usage de son outil en mode Robertson. Que faites-vous? Vous haussez les épaules et procédez comme si de rien n’était. Ce n’est quand même pas un fabricant de tournevis qui va vous empêcher de bricoler à votre goût dans votre maison.

Vous me voyez venir avec mes skis? En effet, j’entends vous parler d’Apple, une entreprise grâce à qui le néologisme américain « jailbreak » (« déverrouillage interdit » en français) a été popularisé. Hier, je signais un article où, fièrement, je démontrais qu’en son état actuel, Ubuntu 10.4 (alias « Lucid Lynx ») reconnaissait, notamment, les iPod/iPhone. Non seulement cette variante de Linux les faisait apparaître sous forme d’icônes sur son Bureau (une icône en forme d’appareil photo pour les clichés et une icône en forme de baladeur pour la musique), mais elle acceptait de faire jouer le contenu musical (AAC, M4A ou MP3) par le truchement d’un gratuiciel Open Source appelé Rhythmbox.

Elle tolérait même que l’on copie des pièces musicales en les glissant sur le Bureau.  Vous savez comme moi que cela est impensable sur un PC Windows à moins de s’en remettre à un logiciel commercial du genre TouchCopy 09. Et sur Mac, vous devez tapocher de midi à quatorze heures dans iTunes pour y arriver. Malgré les interdictions d’Apple, ce genre de produit Windows permet de voir le contenu d’un iPod et d’en faire ce qu’on veut. Cela inclut copier sur le Bureau et, à l’inverse, recopier dans un autre baladeur qui n’est pas assujetti au logiciel iTunes (en cas contraire, ça ne marche pas en raison du système de base de données et de celui des métadonnées propres à l’environnement iPod/iPhone/iTunes). Il est vrai que je n’ai pas réussi cette dernière prouesse sous Ubuntu, faute d’avoir vraiment essayé ou d’avoir déniché le bon gratuiciel libre.

J’ignore combien de crimes à l’endroit d’Apple ce système d’exploitation perpètre ainsi. Et je n’ai aucune idée du temps qu’il faudra à la Sainte Pomme pour dételer ses avocats et les lancer aux fesses de Canonical, la fabricante d’Ubuntu. Si elle le fait! Car je ne vois pas ce qu’il y a d’illégal dans le fait de désobéir au diktat d’Apple. Reste que cette manufacturière de talent est bien connue pour avoir la gâchette rapide.

Par exemple, elle annonçait avant-hier avoir entamé des poursuites à l’endroit de HTC sous prétexte que la fabricante des téléphones utilisant Android (Google) avait enfreint 20 brevets ayant comme cadre le iPhone. Il faut comprendre que dans le collimateur, il y a le Nexus One (en fait, tous les Googlephones) et, par-delà, la base Android au complet. Et tout cela se déroule sous fond de scène avocassier : Eastman-Kodak vs RIM et Apple, Motorola vs RIM, Apple vs Nokia, Nokia vs Apple et ainsi de suite.

Autre beau cas, il y a quinze jours, j’exposais la déconvenue d’un projet québécois de recherche en milieu hospitalier. L’idée était de recueillir des données avec des iPod Touch et de les centraliser pour traitement à Montréal. Suivant les recommandations du chargé de projet, on avait installé dans les iPod Touch la partie « client mobile » d’un système de base relationnelle de données appelé HanDBase 4.0. Les données recueillies étaient stockées dans un répertoire au niveau « root ». Hélas!, ce qui était possible au moment où la méthode de transfert des données entre iPod et PC avait été validée, cessa de l’être en raison d’une décision d’Apple.

En janvier, cette pratique devenait interdite et une nouvelle version du iPhone OS la rendant impossible était lancée urbi et orbi. Dixit un porte-parole de HanDBase (traduction libre) : « Jusque-là, nous profitions d’une zone grise ayant permis, pendant plusieurs mois, que des applications créent des répertoires sur le iPod/iPhone pour y stocker des documents (prêts au transfert). Apple a avisé les entreprises à l’origine de ces applications que cela était désormais interdit. »

Le chargé de projet entreprit de fouiller partout sur le Net pour trouver une parade. Mais en vain! Comme il était impensable de retarder davantage les débuts du projet, il dut se résigner à déverrouiller (« jailbreak ») les iPod Touch malgré les interdictions d’Apple. C’est ce qui a permis à HanDBase de fonctionner.

Autrement dit, on achète un outil, on veut s’en servir selon ses besoins, avec ses propres données, et une bête interdiction du fabricant rend cela impossible. On se retrouve ainsi obligé à passer dans la délinquance. Choquant!

C’est encore pire que de penser à ces fonctions non activées dans les iPhone et iPod touch, la plus célèbre étant la réception et émission FM. Il suffirait qu’Apple lève son interdiction pour que des applications apparaissent rendant possible la captation d’une station FM (comme c’est possible avec le Zune de Microsoft) et sa rediffusion, par exemple, dans la radio de l’automobile. Un autre exemple est le WiFi 11n à 5 GHz qui n’a pas encore été déverrouillé, ce qui nous fait nous rappeler du Bluetooth qui, bien que présent dans les iPod touch de 2e génération, ne fut activé que 9 mois après leur lancement.

Autrement dit, dans cet appareil qui m’appartient, il y a des fonctions en place que je ne peux utiliser parce que, pour l’instant, Apple interdit le développement d’applications spécifiques. Et il y a des choses que je peux faire normalement en informatique mais que je ne peux accomplir ici, avec mes outils à moi, parce que Steve Jobs a dit non. De quoi enrager!

Vous savez ce qui me turlupine? C’est que malgré cela, je continue de me balader avec mon iPhone, objet sans lequel j’aurais désormais beaucoup de difficultés à fonctionner, et malgré cela, j’ai toute ma musique dans iTunes, un logiciel que je trouve génial, bien que sous l’effet des pires tortures, je ne l’avouerais jamais.

Conclusion, je suis un hypocrite : je chiale contre Apple tout en prenant plaisir à ses produits. Ne me lisez plus, je ne mérite plus votre attention.

Et vlan pour ma pomme!

Nelson Dumais est journaliste indépendant, spécialisé en technologies de l’information depuis plus de 20 ans.