La bulle techno 2.0


Patrice Guy - 13/10/2006

INTERNOTE À en croire ce qu’on observe un peu partout dans les confins d’Internet, on est en droit de se demander si ça ne commence pas à « sentir » la bulle techno de nouveau. Attention aux excès de vitesse.

Grosse nouvelle pour commencer la semaine, Google achète YouTube pour 1,65 milliard de dollars américains, en actions bien sûr. YouTube, une entreprise créée au début de 2005, qui compte 67 employés et qui faisait combien de revenus au juste? Une transaction payée entièrement en actions, cela ne vous rappelle rien?

Je crois que tous les médias, sans exception, ont parlé de cette transaction. Pour vous en convaincre, il suffit de faire une recherche avec les mots clés YouTube et Google dans Google News, bien sûr. Et nombreux sont les observateurs qui célèbrent cette nouvelle forme de convergence, qui associe l’engin de recherche le plus populaire avec le site qui contrôle l’essentiel du marché de la vidéo en ligne. Déjà, je me questionne sur cette affirmation de « contrôle du marché de la vidéo en ligne »… Un marché qui génère quoi comme chiffre d’affaires au juste? Parce que le site YouTube, c’est d’abord un site où on diffuse, gratuitement, des vidéos personnelles. Un site de cette nouvelle tendance de « communauté » instantanée, de ce Web 2.0, à la manière de MySpace. Tiens, MySpace, une autre affaire à odeur de bulle techno, achetée à plusieurs centaines de millions de dollars par News Corp. l’an dernier.

Quand j’entends parler de cette « nouvelle convergence », mon esprit est submergé par les souvenirs de la fusion AOL avec Time Warner, à l’origine de toute une mouvance qui nous aura également donné notamment Bell Globemedia et Quebecor/TVA/Vidéotron.

Mais par ailleurs, un peu comme le phénomène qui veut qu’après deux ou trois victoires en début de saison pour les Canadiens de Montréal, on commence déjà à « sentir la Coupe » sur la rue Ste-Catherine, il me semble que ça commence à sentir de nouveau la bulle techno.

Le paiement d’une « importante » acquisition par un transfert d’actions n’est pas étranger à cette odeur de bulle, à mon avis. Alors que tout allait pour le mieux, et que son titre s’échangeait à des hauteurs vertigineuses sur les marchés boursiers, Nortel faisait la même chose en réglant ses achats avec des actions.

D’ailleurs, tout autant qu’on peut respecter Google pour son succès, je m’étonne toujours de voir une entreprise qui génère des revenus annuels de 8 milliards et quelques, et des profits de 2 milliards, valoir environ 130 milliards sur le marché, ce qui est 16 fois ses ventes et 65 fois ses profits, alors que des entreprises plus « traditionnelles » comme IBM, qui vaut aussi près de 130 milliards sur le marché, présente des revenus de plus de 88 milliards et des profits de 8,5 milliards. Ou encore Wal-Mart, qui de son côté vaut 200 milliards pour des revenus de près de 330 milliards et des profits de 11,5 milliards.

Les experts financiers me parleront sans doute de valeur potentielle, de spéculation, etc. Ce qui ne dissipera pas, quant à moi, les vapeurs de bulle 2.0, bien au contraire. La bulle techno du tournant du millénaire n’était-elle pas, justement, spéculative?

Acheter un auditoire

En fait, il y a certainement une autre façon de voir cette transaction. Comme tous les sites qui vivent de la publicité, Google doit s’assurer une croissance du nombre de pages vues, de la quantité de paires d’yeux qui sont exposées à la publicité qu’elle peut vendre. Or, les pages de YouTube semblent en attirer beaucoup. On parle partout d’une centaine de millions de clips vidéo visionnés par jour. 01Net rapportait que YouTube recevait plus de 30 millions de visiteurs uniques par mois. Pas si mal.

Surtout si on met cela en perspective avec les histoires de « fraudes des clics », notamment avec des publicités recyclées vers des pages qui ne semblent pas être des plus honnêtes, exploitées par des gens sans scrupules et dont les clics seraient générés des gens payés pour le faire, si ce n’est pas par des logiciels spécialisés, comme le rapportait récemment le magazine américain BusinessWeek. Google a besoin de gens qui cliquent sur les annonces vendues et pour cela, il faut augmenter l’auditoire. L’acquisition de YouTube, dans cette perspective, est très logique

Ainsi, ne cherchons donc pas les convergences où il n’y en a pas et tâchons de se rappeler les enseignements de la première bulle techno. Attention aux excès de vitesse et à l’enflure médiatique. S’il y a le Web 2.0, le Bureau 2.0, voire l’Entreprise 2.0, peut-on au moins s’éviter une Bulle 2.0?