La vie quotidienne en clips de trois minutes


Nelson Dumais - 18/03/2010

Rien n’arrête le progrès, surtout quand il y a de l’argent à faire avec les modes. Si vous croyez le phénomène du réseautage social sur une pente inquiétante pour l’équilibre mental humain, imaginez ce que ça sera quand débarqueront les SenseCam, un produit pourtant imaginé pour la recherche clinique en neuropsychologie.

Un lecteur qui portait à mon attention, en début de semaine, un projet appelé SenseCam qui est en R&D chez Microsoft (Angleterre) depuis 2004, m’a rendu tout admiratif. Sauf que je me suis rapidement mis à angoisser en imaginant ce que les plus bêlants des conformistes embrigadés en rangs serrés dans les hordes socioréseautées pourraient en faire. Voyez-vous, le bidule, une boîte noire de la taille d’un appareil photo numérique que l’on s’accroche autour du cou, photographie notre vie quotidienne jusqu’à 4 000 fois par jour et nous permet de la visionner en quelques minutes. Imaginez!

Vous constatez ainsi que vous vous êtes levé, que vous avec pris votre douche (le gadget est-il étanche?), que vous vous êtes habillé, que vous avez avalé votre petit déjeuner juste après avoir trébuché sur un gros chat idiot qui dormait au pied de l’escalier, que vous vous êtes occupé de votre hygiène corporelle (seigneur!), que vous avez fait démarrer votre auto, que vous l’avez conduit, pare-chocs à pare-chocs vers le travail (vous auriez pris le métro que vous auriez eu un plan de l’aisselle du gars à 60 centimètres de votre nez) et cetera ad nauseam.

Tout est photographié jusqu’à concurrence de 4 000 clichés JPG par 24 heures et stocké sur mémoire Flash. Tout, mais pas vous, seulement ce que la lentille de type « fish-eye » (130 degrés) voit : le mur de la douche, les chaussettes à carreaux que vous vous enfilez sur les pieds (faudrait songer à vous tailler les ongles), le chat qui se sauve, la boîte de Corn Flakes, le volant de votre bagnole (si vous négligez d’ajuster l’appareil), etc. La prise de photos obéit à un intervalle fixé dans les préférences de l’appareil ou à un changement de lumière, de température ou de mouvement. Pour éviter que les images soient embrouillées, l’appareil est muni d’un accéléromètre.

Quand est venu le temps de visionner, il suffit de téléverser le contenu de la carte mémoire dans un ordi et, grâce à une techno appelée RSVP (Rapid Serial Visual Presentation), la vitesse de défilement peut varier entre 3 et 10 clichés à la seconde (FPS). Ainsi, le témoin d’une journée complète peut être « joué » en quelque 3 minutes. Ma calculette me donne 1 440 minutes par jour, 1 440 minutes qui se retrouvent réduites à 3 dans un PC. Ainsi, un an de vie, soit 525 600 minutes, pourra être joué en 1 095 minutes, c’est-à-dire en 18 heures 25, soit 6 gros clips flyés de 3 heures chacun. Pop-corn en sus! « La vie est finalement bien peu de choses. » À qui le dites-vous, mon bon monsieur!

On a compris que si Microsoft y a injecté des gros sous, ce n’était pas pour greffer un énième « truc-kioute » à Facebook. C’était plutôt pour mettre l’épaule à la roue en recherche neuropsychologique, notamment en ce qui a trait aux troubles de la mémoire. Une vidéo nous présente en effet l’opinion très positive de plusieurs chercheurs britanniques sur cette techno.

Encore un autre projet R&D de Microsoft (ou d’IBM ou de HP) qui ne verra pas le jour? Rien n’est moins certain. Une version appelée ViconRevue pourrait être commercialisée en 2010 (moyennant quelque 820 $US) par la société britannique Vicon. Si ça se peut, elle disposera d’un espace de stockage de 1 Go (30 000 images), d’une batterie pouvant durer 24 heures et prendra un cliché toutes les 30 secondes. La clientèle visée dans un premier temps est celle des chercheurs en santé et des personnes atteintes de troubles de la mémoire, incluant la maladie d’Alzheimer et la démence sénile. Par la suite, une version grand public pourrait être disponible sur le marché.

C’est là où je frémis. Pensez-y. Il y a actuellement des millions d’individus qui, sans relâche, « gépéisent » leur présence à tous ceux qui disposent d’un téléphone intelligent muni de gratuiciels comme Google Latitude, Glymps, FriendSpin, etc. Il vous importe de faire savoir à la planète que vous êtes à tel café-terrasse de la rue Saint-Denis, la face au soleil en train de regarder défiler les filles printanières tout en sifflant du vin blanc. Wow! Vos « amis » peuvent alors vous approcher. « Coucou, je suis un ami! »

Maintenant, vous allez pouvoir alimenter votre page Facebook, voire même vous créer un blogue, en diffusant vos journées résumées en 3 minutes. Vos « amis » pourront juger qu’effectivement, vos ongles d’orteil méritent récurage et cisailles et que votre chat idiot est obèse à force de ne rien foutre au pied de l’escalier. Mais eux-mêmes, vos « amis », il faudra qu’ils n’aient vraiment rien à faire de leur vie pour ainsi contempler la vôtre. À moins qu’ils n’aient eux-mêmes le gadget accroché au cou. Alors leur vie d’un jour résumée en 3 minutes comportera de nombreuses séquences où on les verra en train de visionner votre vie ainsi que celle de 123 autres « amis ».

Vous trouvez que je charrie? Pensez-y bien. S’il y a des gens qui donnent des infos personnelles à leur réseau social de prédilection, s’ils y publient des photos parfois intimes avec indications imbéciles sur leur lieu de résidence, s’ils s’adonnent quasiment, sans vraiment s’en rendre compte, du moins la plupart du temps, à de l’exhibitionnisme, j’estime qu’ils sont capables de mettre en ligne leur vie quotidienne. Je vois d’ici les titres qui foisonneront dans Google : « 24 heures dans la vie de Cloé », « Les tribulations journalières d’Alexandre », « Que fait Kevin de ses journées? » ou mieux, « Les secrets intimes du miroir de Roxane ».

Ce qui nous amène aux Webcams de la fin des années 90 où des gens diffusaient leur vie quotidienne (vous vous souvenez de JennyCam)? La différence, c’est que cette fois, on ne regardera plus les exhibitionnistes dormir, se lever, manger, s’asseoir à l’ordi pour travailler (de nos jours, tout cela a été remplacé par de la porno). On verra en accéléré ce qu’eux, ils ont vu, ce qu’ils ont fait, ce qui peut être plus excitant pour les voyeurs et autres tordus. Allez savoir!

En un mot, la techno ne cesse de progresser. Et il en est ainsi pour les gens sensés dans l’atteinte ciblée de leurs objectifs de vie, ainsi que pour ceux qui ne le sont pas dans la poursuite irréfléchie de leur grégarisme social.

Nelson Dumais est journaliste indépendant, spécialisé en technologies de l’information depuis plus de 20 ans.