Le contrôle du trafic exercé par Bell soulève la colère des FSI


Howard Solomon - 14/04/2008

L’entreprise de télécommunications a commencé à ralentir le trafic poste-à-poste aux heures de pointe afin de l’empêcher d’accaparer la bande passante, mais certains voient dans cette politique une attaque à la neutralité des réseaux. Chez Bell, on indique que cette stratégie vise à contrôler les téléchargements de musique.

L’un des plus importants fournisseurs de services Internet indépendants du pays est indigné de voir que Bell Canada a commencé à gérer le trafic poste-à-poste du réseau de base haute vitesse auquel sont reliés des FSI (fournisseurs de services Internet) du Québec et de l’Ontario.

« Je suis complètement outré de voir qu’ils ont pu mettre cette initiative en œuvre sans nous consulter », a déclaré Ted Chislett, président de Primus Telecommunications Canada, important fournisseur d’accès à Internet utilisant les lignes de Bell pour fournir des services de voix et de données sur DSL à ses clients des deux provinces.

Selon Bell, on s’assure uniquement que le trafic poste-à-poste généré par les internautes qui téléchargent de la musique, des fichiers volumineux et des fichiers vidéo ne monopolise pas l’ensemble de la bande passante, dont les transferts accaparent, selon le service public, jusqu’à 80 % du trafic. Toutefois, M. Chislett s’inquiète du fait qu’il pourrait perdre des clients au bénéfice du câble et d’autres fournisseurs si la politique de Bell contribue à ralentir la vitesse de ces clients sur le réseau.

Primus est l’un d’au moins trois des FSI engagés à combattre la nouvelle stratégie de Bell relativement à la restriction du trafic poste-à-poste.

Bell travaille actuellement à la mise en œuvre de procédures de contrôle du trafic, qui devraient être finalisées au cours du mois d’avril. C’est ce qui pourrait expliquer que Primus n’a pas observé de changements dans le trafic sur son réseau depuis que la politique a été révélée à la fin mars.

Plainte envisagée

Néanmoins, M. Chislett et plusieurs autres clients affiliés à Bell songent à porter plainte auprès du CRTC ou à intenter un recours collectif contre Bell pour de nombreuses raisons, notamment un possible ralentissement du service et la violation de leur contrat avec l’entreprise de service public.

Toutefois, le porte-parole de Bell, Jason Laszlo, a affirmé que, dans l’entente conclue par les FSI qui louent le réseau de Bell, une clause stipule clairement que Bell se réserve le droit de faire une gestion de la bande passante « au bénéfice de toutes les parties ».

M. Laszlo indique que Bell contrôle d’ailleurs le trafic sur son service Sympatico haute vitesse depuis environ un an, de manière à « équilibrer l’espace que les applications poste-à-poste occupent aux heures de pointe afin de les empêcher de monopoliser toute la bande passante. »

Le 14 mars dernier, on a discrètement étendu cette politique aux FSI sous contrat, qui achètent des services de Bell. M. Laszlo n’a pas voulu révéler la façon dont Bell examine le trafic ni comment l’entreprise restreint ce qu’elle juge inadmissible.

« L’augmentation de la congestion touche les réseaux de toutes les entreprises de télécoms partout en Amérique du Nord, y compris le nôtre, a-t-il affirmé. Comme les autres, nous cherchons à mieux équilibrer le trafic sur Internet aux heures de pointe afin que nos clients bénéficient d’un service optimal. »

Il a confirmé que les FSI n’avaient pas été avisés de la nouvelle politique, ce qui, selon M. Chislett, est « inacceptable ».

« Cela montre à quel point l’entreprise a agi de façon directive, a expliqué le chef de la direction de Primus. Nous sommes censés être ses partenaires grossistes. »

En ce qui a trait à l’assertion de Bell selon laquelle elle a le droit de gérer son réseau, M. Chislett a répondu : « Je ne crois pas que l’entreprise est autorisée à modifier les services offerts à nos clients sans nous avertir », surtout que Primus paie pour avoir accès à ces services.

Bien que le dépôt d’une plainte auprès du CRTC soit une solution, M. Chislett a précisé qu’il souhaitait d’abord en discuter avec Bell. « Nous essayons de nous adresser directement à Bell et d’examiner les solutions possibles. » Parmi celles dont Bell dispose, a-t-il indiqué, il y a la facturation des demandes de trafic différentes à des taux différents.

Frustration et neutralité des réseaux

Les demandes croissantes en ce qui a trait à l’étalement de la largeur de bande frustrent les entreprises de télécommunications qui anticipent des dépenses sans fin pour de plus puissants branchements, commutateurs et routeurs afin de traiter le flux de données. Pour réduire le problème, certaines parties réclament des tarifs sur les formes de données qui obstruent le Web. Toutefois, les autres considèrent cette mesure comme une attaque à la neutralité des réseaux, un concept selon lequel aucune discrimination ne devrait être effectuée entre les applications utilisant Internet.

Bien que certains utilisateurs considèrent que la stratégie de Bell nuit à la neutralité des réseaux, le conseiller en télécommunications Iain Grant, du groupe SeaBoard, réfute cet argument.

Le principe selon lequel les entreprises de télécommunications gèrent leur réseau est très bien compris, a-t-il déclaré dans une entrevue par courrier électronique. La politique de Bell ne concerne pas des données en particulier, elle vise plutôt l’intensité de l’utilisation du réseau, a-t-il écrit. Les entreprises ont le droit de réglementer l’intensité du trafic sur leur réseau au même titre que les sociétés d’électricité sont autorisées à gérer la consommation d’électricité aux heures de pointe.

« Les réseaux qui disposent d’un excédent de capacité et qui n’ont, par le fait même, aucune contrainte à cet égard (et n’ont donc pas besoin de s’inquiéter de congestion du réseau) peuvent commercialiser leur service à titre d’offre de haute qualité », a-t-il ajouté.

Rocky Gaudrault, président-directeur général de Teksavvy Solutions, à Chatham, en Ontario, qui est un FSI comptant quelque 21 000 clients abonnés au service DSL, est un autre important client de Bell à s’inquiéter de la nouvelle politique de l’entreprise.

« C’est quelque peu contrariant d’avoir collaboré avec ce qui était une grande société pour en arriver à cette situation », a-t-il déclaré en entrevue. Il a ajouté que son entreprise paie pour disposer d’une interface avec le réseau de Bell afin de regrouper les services, en plus de verser environ 20 $ par utilisateur par mois. « En fait, nous avons acquis les droits à cette portion du réseau. »

Gérer n’est pas contrôler

« Ils ont le droit de gérer la santé du réseau, a-t-il ajouté. Mais ils n’ont pas le droit de le contrôler. » Il a ajouté que, depuis le 14 mars, certains clients se sont plaints d’un ralentissement de leur service.

« Nous payons pour avoir accès à une connexion à cinq mégabits, ce qui suppose essentiellement que nous devrions disposer d’un service de cinq mégabits. Ce que ces cinq mégabits permettent de transférer n’est pas pertinent. »

M. Gaudrault a admis qu’il arrivait qu’avant le 14 mars, Teksavvy ne bénéficie pas d’une vitesse de 5 Mbits/s. Toutefois, il croit que c’était en raison de la distance qui sépare Chatham de Toronto plutôt que de la surutilisation de la bande passante par des internautes téléchargeant des fichiers poste-à-poste.

Acanac, une entreprise de Mississauga, en Ontario, ayant quelque 16 000 clients abonnés au service DSL et 4 000 autres au service VoIP tant en Ontario qu’au Québec, est un autre FSI touché par la politique de Bell. Acanac est une division de Canada.com, une entreprise d’hébergement Web.

« Nous sommes extrêmement contrariés que l’entreprise (Bell) gère le trafic que nous serions en mesure de contrôler », a indiqué Sandro Henriques, un directeur de l’entreprise.

Il a dit que chez Acanac, on avait parlé avec M. Gaudrault de la possibilité d’intenter une action, mais qu’on attendait l’issue d’une rencontre avec Bell à cet égard.

« Nous allons essayer de faire tout ce qui est possible pour mettre un terme à cette initiative, a-t-il affirmé. Si nous permettons à Bell de continuer à contrôler le trafic sur Internet, la porte est ouverte pour qu’ils le fassent aussi pour autre chose. » Il a ajouté que certains clients, y compris ceux qui veulent télécharger un grand nombre de fichiers poste-à-poste, paient pour bénéficier d’une certaine vitesse, mais que Bell limite la vitesse de certains transferts.

Lorsqu’on a laissé entendre que Bell avait adopté cette pratique afin de veiller à ce que ses clients bénéficient de l’accès rapide pour lequel ils paient, M. Henriques a répondu : « Bell ne devrait pas avoir le droit de s’ingérer dans le réseau de nos clients. »

L’entreprise devrait, selon lui, « mettre à niveau son matériel. »




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À propos de Howard Solomon

Howard Solomon est le rédacteur en chef du portail ITworldcanada.com.