Les chaussures du cordonnier


Jean-François Ferland - 23/05/2008

Les technologies de l’information et des communications, selon les gens qui animent l’industrie, procurent de nombreux bénéfices. Ils semblent mettre en pratique leurs affirmations pour l’Internet, mais la distinction des fins personnelles et professionnelles disparaît.

Décidément, il ne se passe pas une semaine sans qu’un nouveau produit ou service ne soit commercialisé à l’intention des individus ou des organisations. Ces items, qui sont le fruit des labeurs de bien des gens qui oeuvrent dans l’industrie des TIC, sont censés « révolutionner le travail », « apporter une valeur ajoutée » ou « ouvrir de nouveaux horizons » à ceux et celles qui en font l’utilisation.

Des personnes, dont le métier est de promouvoir ces produits et services auprès des clients potentiels, font des pieds et des mains pour convaincre ces derniers de les adopter dès que possible (les produits, pas les personnes) pour vivre une « expérience nouvelle » ou pour « ne plus vivre sa vie comme elle l’était auparavant. »

Au fil des années, certains produits et services des TIC se sont révélés pratiques, voire essentiels, pour les entreprises et les individus. Internet, par exemple, offre une multitude de possibilités aux fins du travail, du repos ou des loisirs. Certaines personnes ne peuvent plus s’en passer, au même titre que l’air ou l’eau, pour vivre.

Bien entendu, on s’attend qu’un employé d’une entreprise d’un secteur donné fasse l’utilisation d’un produit ou d’un service dans un maximum d’occasions. Cette utilisation peut être intentionnelle, parce que la personne croit que le produit ou le service lui procure des avantages, ou bien elle peut être fortement suggérée ou forcée, parce que la visibilité de son utilisation auprès d’autres personnes constitue une forme de publicité.

Qu’en est-il de l’utilisation des TIC par l’industrie des TIC? Est-ce que les technologies de l’information et des communications sont employées par les gens qui les conçoivent, les fabriquent, les vendent ou les soutiennent?

Statistique Canada, dans un récent bulletin, faisait état du profil de l’utilisation d’Internet par les travailleurs du secteur des TIC. À l’aide de données obtenues en 2005, l’organisme estimait que 94 % des travailleurs de ce secteur utilisaient Internet et 85 % utilisaient la Toile depuis cinq ans et plus. 83 % utilisent le Web au quotidien, 91 % ont une connexion à haute vitesse et 65 % passent cinq heures et plus par semaine sur le Réseau des réseaux.

L’organisme fédéral a comparé ces données avec le groupe des travailleurs en services professionnels, scientifiques et techniques, qui démontrent des similitudes en matière de scolarité et de revenu avec les travailleurs du secteur des TIC. Ainsi, les travailleurs du secteur des TIC seraient plus nombreux que ceux du secteur de comparaison à utiliser Internet, dans des proportions variant de 2 % à 15 % selon les attributs d’utilisation. Dans les autres secteurs de l’économie, les écarts avec le secteur des TIC sont encore plus prononcés.

Donc, il n’est pas surprenant d’apprendre que les travailleurs du secteur des TIC sont plus nombreux (68 %) que ceux du groupe témoin (57 %) ou des autres secteurs (33 %) à utiliser Internet à des fins personnelles au travail…

Convergence travail-famille

Que doit-on penser de l’utilisation des TIC par des travailleurs des TIC au travail, mais à des fins autres que celles du travail? Par exemple, un développeur de jeu qui joue à un jeu autre que celui en développement; un employé d’un fournisseur de services de télécommunications qui parle avec un ami via un téléphone mobile; un spécialiste de la calibration d’imprimantes qui imprime des photos de famille; un évangéliste des réseaux sociaux qui écrit son état d’âme sur le Web; un technicien en communications unifiées qui échange des plaisanteries avec un collègue d’un autre pays par vidéoconférence, etc.

Certes, le patron de l’employé sera contrarié par la situation. Comment ose-t-on perdre « mon » temps et « mon » argent à faire ces activités? Toutefois, le même patron s’attend à ce qu’un maximum de personnes d’autres secteurs en fasse autant dans leurs entreprises pour inciter des collègues à utiliser ces technologies à des fins personnelles, ou même, par chance, pour convaincre le patron des mérites de la technologie à des fins commerciales. Par ailleurs, bon nombre de patrons du secteur des TIC aimeraient qu’il n’y ait pas de frontière précise entre le temps accordé au travail et celui pour les autres activités d’une journée. Pourquoi l’employé ne peut-il pas revendiquer l’inverse?

D’ailleurs, on peut s’interroger sur les attentes de certains employeurs du secteur des TIC quant à l’utilisation des produits et services par leurs employés en dehors du travail. Pourquoi Untel n’est-il pas « présent » via son assistant numérique? Pourquoi n’est-il pas abonné au forfait « ultime extrême » de services numériques? Pourquoi ne compile-t-il pas du code même s’il fait beau dehors? Pourquoi n’implante-t-il pas un progiciel de gestion intégré pour améliorer la productivité de sa famille? L’employé(e) d’une entreprise des TIC n’est pas obligé de respirer, de manger et de dormir en pensant aux TIC. D’ailleurs, le patron en fait-il tout autant?

Il serait important de retrouver la frontière entre le travail et la vie personnelle afin que la concentration et l’énergie accordées aux fonctions de gagne-pain soient optimales et que la productivité au travail soit maximisée, tout en conservant un équilibre personnel qui permet le ressourcement et le repos. Malheureusement, il y a des dérives de part et d’autre qui effacent cette frontière, autant du point de vue des patrons que des employés.

L’analyse de Statistique Canada n’observe qu’un élément du spectre de l’utilisation des TIC par l’industrie des TIC. Il serait plus intéressant d’en savoir davantage sur l’état d’utilisation d’autres technologies par les entreprises du secteur, et de s’interroger sur les raisons pour lesquelles certaines n’utilisent pas les produits et services qui sont leur pain et leur beurre. Et si un éditeur de logiciels de sauvegarde perdait des données parce qu’une sauvegarde n’a pas été effectuée? Que dire d’un exploitant de réseau social qui n’écrirait plus dans son blogue? Qu’un fabricant d’ordinateurs refusait de remplacer son parc informatique par les appareils dernier cri?

Une expression connue parle du « cordonnier mal chaussé. » Au moins, ce cordonnier porte des chaussures. S’il n’en portait pas, resterait-il longtemps en affaires?

Jean-François Ferland est journaliste au magazine Direction informatique.


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À propos de Jean-François Ferland

Jean-François Ferland est le rédacteur en chef du magazine Direction informatique. Il compte dix-sept années d'expérience en journalisme et en communication publique.
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