L’informatique à l’heure du nuage: « Beam me up, Scotty! »


Nelson Dumais - 20/05/2010

Bill McCracken, le nouveau PDG de CA Technologies, vient de lancer son entreprise à vitesse Mach 2 vers le grand vide en voie de remplissage du Cloud Computing. Cet ancien patron de la division PC d’IBM pour l’Europe et l’Asie parle même de « changement de paradigme ». Est-il trop enthousiaste ou a-t-il raison de hisser une telle bannière? Nelson Dumais arrive du CA World 2010.

(LAS VEGAS) – Je viens de passer trois jours dans le nuage, celui que CA Technologies entend harnacher et aménager pour notre plus grand bien-être informatique. Paradoxalement, je n’ai pas senti d’air chaud me souffler dans l’éther et je n’ai vu personne en train de pelleter dans le nuage. J’ai plutôt eu l’impression d’avoir les pieds bien à terre, notamment en parcourant quotidiennement des kilomètres et des kilomètres de couloir pour bien profiter du CA World 2010 qui se terminait hier au Mandalay Bay de Las Vegas.   Si vous avez suivi mes derniers reportages/chroniques dans Technaute (particulièrement ici et ici), vous allez probablement conclure que mon questionnement envers le Cloud Computing, tel qu’on me l’a présenté, est encore vif. Et si vous survolez les commentaires suivant ces papiers, vous allez comprendre que vouloir vendre le concept du nuage à mes lecteurs, j’aurais parfois maille à partir.   Pourtant, dans un premier temps, la stratégie de CA m’a impressionné. Ce n’est pas tous les jours qu’un nouveau PDG, en l’occurrence Bill McCracken, fait tourner une multinationale sur un dix sous et affirme de toute sa crédibilité, celle qu’il a bâtie chez IBM pendant 37 ans, que le nuage constitue bel et bien un « changement de paradigme » et que CA, désormais CA Technologies, veut en être. Pas bêtement à côté des IBM, Microsoft, SAP, HP, Symantec et autres géantes qui y ont déjà piqué leur tente. CA Tech veut en être un facilitateur, un truchement, un agent de voyage, un fournisseur de technologies, une force patrouillant la frontière de l’invisible.   J’ai été impressionné par la disponibilité des dirigeants de CA, des experts en sécurité, en informatique, en gestion, en technologie, des cadres qui sans la langue de bois, ont pris le temps de me faire comprendre leur vision du nuage. On aurait dit autant d’évangélistes à la foi inébranlable et au verbe contagieux. Et ce n’était pas du vent.   Oh que non! CA venait d’annoncer une gamme de nouveaux produits destinés au nuage, c.-à-d. la « Cloud Connected Management Suite », et la disponibilité de certains autres pour le nuage, la création d’un portail communautaire, Cloud Communs, où pourront de réunir tous les mordus, qu’ils proviennent ou non de la mouvance CA, cela sous la sérieuse coordination de l’Université Carnegie-Mellon. On y trouvera même un outil de mesure, le SMI (Service Measurement Index), qui permettra d’évaluer (mesurer) de plusieurs façons selon de nombreux critères, la nature d’un produit destiné au nuage.   Ajoutez à cela qu’il y a un mois, j’assistais, ici même à Las Vegas, à la profession de foi « pronuage » de Symantec, grande fournisseuse de produits visant à garantir la sécurité et l’intégrité des transactions en mode nuage. Et ainsi de suite. Je peux même retourner jusqu’en octobre 2008 alors que Microsoft nous présentait Windows Azure, le soi-disant système d’exploitation devant régir le nuage, à tout le moins, la section qu’y s’était réservée Microsoft.   En un mot, je voyais une multinationale foncer à vitesse Grand V vers le nuage, une sorte de « terra incognita » où s’affaireraient déjà plus de 3 000 entreprises, dont les plus grands noms, et on s’en montrait heureux. C’était du très sérieux, c’était quelque chose qui me semblait impensable de représenter en ces pages par un synonyme impubliable du mot « marketing ».   Puis, dès qu’a été apaisée la fièvre de l’annonce du « changement de paradigme », les points d’interrogation se sont mis à surgir. Par exemple, j’ai vite constaté qu’il y pouvait y avoir quasiment autant de définitions du « nuage » qu’il y avait de personnes à qui poser la question, si vous me permettez cette exagération.   Chez CA, on soutient que le nuage n’est qu’une modalité d’affaires. On fait comme avant, ou presque, on ajoute des moyens pour donner plus de flexibilité au client et pour lui faire économiser des sous, on s’assure d’une sécurité bien étanche et on fonce. Livrons-nous à une petite comparaison sans nuance et en coupant les coins ronds. Imaginons, par exemple, une entreprise A qui fournissait des services à ses clients B, à C et à D. Pour s’acquitter de cette tâche elle utilisait trois serveurs dédiés auxquels B, C et D se connectaient et, par la suite, payaient selon les termes du contrat négocié.   Mais un jour, A a installé ses trois clients dans une machine virtuelle leur étant propre, toutes trois ronronnant dans un même serveur. Grâce à des outils de contrôle et de gestion fournis par CA Tech, la firme A est en mesure de voir les demandes de B, C et D fluctuer. Quand B est plus actif, A est en mesure de lui accorder plus de ressources, ce qu’il fait sans pour autant nuire à C ou à D qui sont, pour le moment, moins actifs. Dans le pire des cas, tout le monde étant actif, son nouveau serveur sera sollicité, disons, à 80 %. Auparavant, chacun des trois anciens serveurs l’était, disons, à 25 % ou 30 %. A vient donc d’optimiser ses équipements (pas besoin de passer une énième commande de serveur chez Dell) et il place ses clients en situation de réaliser des économies. En effet, ceux-ci sont désormais facturés à l’usage. C’est le principe de l’utilisateur payeur, principe pas nouveau, mais très simple à comprendre.

La différence entre les deux scénarios? Le premier est un cas d’impartition classique et le second, un cas typique de fonctionnement en mode nuage. Personne n’a été ailleurs; personne n’a perdu le contrôle; les bouts de câbles partent du même endroit et vont au même endroit. Les dangers sur le plan sécurité ne sont ni pires ni moindres qu’avant. Bref, rien d’ésotérique ne s’est passé.   Bien sûr, il y a des subtilités. L’exemple que l’on vient de voir pourrait ressembler à un nuage dit « public ». Les clients ont accédé aux serveurs du fournisseur A sans avoir à franchir le mur pare-feu. Mais il y a un autre scénario qui, jure-t-on chez CA, pourrait devenir populaire, celui d’un nuage dit « privé ». Pour comprendre, il suffit de remplacer les clients externes  (B, C et D dans mon scénario), par des départements à l’intérieur d’une même organisation, c’est-à-dire à l’intérieur du pare-feu. Les mêmes avantages de flexibilité et d’économie y sont possibles (la même Dell ne se fait pas commander de nouveaux serveurs…). Soulignons qu’il est possible d’avoir sur un même site, les deux types de nuage. L’entreprise fournit des services aux départements par nuage privé, mais en reçoit de l’externe en mode nuage public. On parle alors de nuage « hybride ».   Et le Software as a Service (SaaS, SAS, S+S, service Web, alouette) là-dedans? Selon les cas, il pourrait s’agir d’un fonctionnement, peut-être primitif, peut-être que non, en mode nuage. Au pied de la lettre, on accéderait, par exemple, chez Amazon ou au AppsStore d’Apple en mode nuage, comme on le fait déjà pour Hotmail, GMail ou MobileMe.   Ce qu’il faut retenir, c’est qu’il y a nuage si de l’intelligence a été rajoutée dans une connexion client/fournisseur. Si d’une part, on peut choisir le moment, la quantité, voire les modalités, de ce que l’on achète (principe d’une pompe d’essence ouverte 24 heures), si d’autre part, on peut rationaliser et optimiser les équipements nécessaires tout en faisant des économies, ce qui permet d’en faire bénéficier les clients, on se trouve dans le nuage.   Donc, vous dis-je, j’y ai cru dans un premier temps. Autant d’experts à gros salaires ne pouvaient se tromper en même temps et entraîner leur entreprise dans un plongeon digne de Thelma et Louise. Mais, c’est connu, j’ai des mauvaises fréquentations et même dans les pires « party », je ne brosse que d’un oeil; les verres, je les bois, mais les vers, je les sors du nez. Cela pour dire que j’ai beaucoup parlé du nuage et que de nombreuses incertitudes sont apparues dans les conversations.   La plus amusante est l’origine du terme. Dans les premiers temps, le nuage était une représentation graphique imaginée pour illustrer les réseaux étendus (WAN), pour schématiser une connexion entre un fournisseur et un client qui étaient situés aux antipodes l’un de l’autre. Comme la distance à couvrir était grande, on la représentait par un nuage, ce qui permettait de réussir un graphique compréhensible. À qui doit-on la première représentation graphique? À IBM? À Cisco? À AT&T? Allez savoir! « Nuage, c’est un beau mot, mais c’est aussi un terme ambigu », m’a admis le directeur général de CA pour le Canada, Jimmy Fulton (je vous rappelle que chez CA, on ne pratique pas la langue de bois).   Ambiguïté? C’est aussi le cas de certains enjeux, dont la gestion des risques, enjeux que l’on semble avoir écartés, pas seulement chez CA, mais partout, incluant chez Microsoft. Prenez la localisation des données? « Le concept même du nuage veut qu’elles soient délocalisées, m’explique Simon Castonguay directeur au service de Risques, Performance, Technologie et Conformité chez KPMG à Montréal. Mais dans le cas d’une enquête ou d’une vérification quelconque, il deviendra nécessaire de savoir où résident les informations pour en prendre copie. » Autre exemple, l’extra-territorialité. Qu’advient-il des données qui passent d’un pays à l’autre, donc d’un cadre législatif à un autre? Des données canadiennes qui passent dans le nuage et se retrouvent aux É.U. sont soudainement soumises au ” Patriot Act ” (elles deviennent saisissables et « espionables » par le Homeland Security Department).»   M. Castonguay cite par ailleurs une étude de la firme de recherche Gartner où on présente le nuage comme étant dans la pente ascendante du «hype». « Quand l’industrie aura pris connaissance des risques associés au modèle, dit-il, on verra assurément une chute de popularité du nuage, jusqu’à ce que la gestion de ces risques soit intégrée dans le modèle. On assistera alors à une petite remontée dans l’utilisation, ainsi qu’une stabilisation. »   Puis, il y a cette histoire de changement de paradigme qui n’a pas collé. J’ai questionné un peu partout, mais peu de gens ont semblé partager l’enthousiasme du PDG. On m’a parlé de « raffinement dans les méthodes de commerce électronique », on m’a soutenu qu’il s’agissait d’un « buzzword marketing » et on a tenté de me convaincre que le terme « impartition 2.0 » serait plus approprié. Boutade visant à stimuler les troupes ou conviction profonde, ce « changement de paradigme » proféré par Bill McCracken? « Disons qu’il a beurré un peu épais », sourit François Dansereau, VP exécutif de Nexio, une entreprise montréalaise partenaire de CA qui avait un stand au CA World 2010.   Je ne crois pas que quelqu’un ait mis en doute la sincérité des gens de CA Tech. Cependant, on est loin d’être convaincu que la multinationale new-yorkaise fera consensus auprès des 3 000 quelques entreprises qui fréquentent déjà le nuage. Ce qui peut vouloir dire que le portail Cloud Commons que CA finance pourra mettre passablement de temps avant d’atteindre ses objectifs de « place publique communautaire », malgré le fait qu’elle refuse d’en prendre le contrôle.   Reste que l’idée est bonne, qu’elle soit nommée « nuage », « impartition 2.0 » ou « Client/serveur plus plus extra ». Elle a beau ne pas être nouvelle (IBM l’a naguère prêchée), elle tient la route. Personne ne m’a dit qu’il n’y croyait pas. Tout le monde conçoit qu’elle peut effectivement faire économiser des sous à ses protagonistes, en leur accordant notamment une flexibilité intéressante. Qui plus est, CA Tech n’est pas la première venue, ses logiciels sont bien répandus dans la grande entreprise et sa force marketing m’est apparue redoutable (remarquez que je n’en suis qu’à mon deuxième CA World).   En ce sens, le concept est « jouable ». Et qui sait, peut-être que dans cinq ans, advenant que Bill McCracken gagne son pari, on pourra conclure en un « changement de paradigme ».   Pourquoi pas? « Beam me up, Scotty! »

Nelson Dumais est journaliste indépendant, spécialisé en technologies de l’information depuis plus de 20 ans.