Où s’en va Sun Microsystems?


Nelson Dumais - 28/11/2008

Solaris, connaissez? C’est le système d’exploitation (SE) de Sun Microsystems. Parlez-en à n’importe quel administrateur de système et observez ses yeux. Ils s’agrandiront et refléteront des souvenirs heureux.

Parfois avec nostalgie, il vous racontera avoir commencé sa carrière avec cette superbe variante d’Unix ou l’avoir utilisé à l’université. Invariablement, il emploiera des termes comme « robuste, puissant, sérieux, respecté, envié, increvable, indestructible ». Mais du même souffle, il soulignera la nature rébarbative de l’interface, le jargon hermétique du vocabulaire de commandes et le coût assez élevé de cette solution. Bref, conclura-t-il, Solaris n’est pas pour Monsieur ou Madame Tout le Monde, mais pour de vrais informaticiens en entreprise.

Pour m’être amusé avec Solaris 10 et, très récemment, avec OpenSolaris 2008-05, la version Open Source, je sais qu’il y a du changement dans l’air. Les interfaces utilisateurs sont de plus en plus conviviales. Par exemple, celle d’OpenSolaris est basée sur Gnome 2.20.2, celle-là même qu’utilisent les populaires saveurs de Linux Ubuntu et OpenSUSE. Il est même devenu possible qu’un néophyte installe tout seul un de ces systèmes d’exploitation et s’en serve pour accomplir les tâches de base : Web, courriel et traitement de texte. Évidemment, ça s’arrête là. Le reste nécessite un sérieux investissement en temps et en bidouillage. Pour l’instant.

Pourquoi tant démocratiser?

La question qui me turlupine est de savoir pourquoi Sun et sa communauté de développeurs font de tels efforts de démocratisation. Autrement dit, pourquoi faudrait-il que Solaris ou OpenSolaris soient aussi conviviaux que le Mac OS X ou que Windows? Veut-on que Tante Béatrice en devienne une adepte? Croit-on vraiment qu’un jour, Monsieur et Madame Tout le Monde cliqueront volontiers dans le SE de Sun, comme ils le font actuellement dans Windows?

Si ce n’est pas le cas, pourquoi offrir à sa clientèle, informaticiens, sysadmin, techniciens et autres geeks, les gogosses de l’heure en giron Linux, p. ex. les effets 3D de Compiz? Qui a besoin d’un beau cube rotatif sur un ordinateur central ou sur un gros serveur? N’est-ce pas une joie indicible que de se craquer les jointures et de taper des lignes d’arcanes dans une console rébarbative? Pourquoi cliquer sur une séquence de six icônes, boutons, lignes en surbrillance, quand on peut écrire une ou deux lignes de commande?

Serait-ce parce que Sun veut élargir sa base d’adeptes en misant sur une apparente simplicité et offrir de très belles interfaces? Ou serait-ce plutôt parce qu’elle est en train de migrer? À moins qu’elle ne sache plus par quel bout prendre la situation! Pour l’instant, elle fabrique de fort belles machines (ordinateurs, serveurs et dispositifs de stockage), des processeurs réputés et des logiciels variés (p. ex. Java, MySQL, NetBeans, StarOffice, Solaris, etc.), elle fait dans le stockage (Storage Teck) et, comme les autres grands, s’implique dans le Cloud Computing/SaaS et la virtualisation.

Qui plus est, de ses trois fondateurs, il n’en reste aucun. Andy Bechtolsheim vient de quitter, Scott McNealy n’est plus au coeur des opérations depuis 2006 et Vinod Khosla, dès les premières années. Bref, cette pauvre orpheline de Sun n’a plus de chef charismatique ou de guide spirituel. Peut-être se retrouve-t-elle avec une sorte de vague à l’âme corpo, une sorte de quête de soi (qui suis-je? où vais-je?), une sorte de spleen où elle aurait perdu le nord du Nord, face à la conjoncture peu favorable à laquelle elle fait face depuis quelques années?

Conjoncture peu favorable? Ouf! Il faut se rappeler que si la révolution micro-informatique fit une bonne partie du succès de Microsoft, la révolution Internet a agi de la même façon sur Sun. Au point où le PDG Scott McNealy en vint à se croire rival de Bill Gates, le PDG de Microsoft. On se souvient des amusantes moqueries dont les deux milliardaires s’affublaient par pubs interposées. Dès la fin des années 1990, Sun se targuait d’être le « point » dans l’expression « point com » et, plus que jamais, on vit des serveurs Sun héberger d’énormes sites Web.

Mais avec le dégonflement de la baudruche techno, la clientèle traditionnelle se mit à regarder en direction de Linux, système similaire qui avait le mérite de pouvoir tourner sur une architecture de PC X86 bien standard par opposition à celle dite propriétaire (et plus coûteuse) de Sun. Elle se mit en outre à lorgner du côté de Windows dont les forces marketing étaient de loin supérieures à celles de Scott McNealy. On connaît la suite. Sun a cessé de ne vendre que sa plateforme Sparc, elle s’est collée sur le monde de l’Open Source, elle a commencé à gérer très serré et s’est mise en mode restriction de personnel.

Rationalisation

Il y a quinze jours, dans le but de réaliser des économies annuelles de 800 M $US, elle donnait même un grand coup en publiant un plan de 6 000 mises à pied, soit entre 15 et 18 % de sa main-d’œuvre qui, en juin dernier, était de 34 900 employés. Le bilan de son premier trimestre terminé le 30 septembre s’était soldé par des pertes de 1,7 G $US. Quant à ses revenus, ils étaient en baisse de 7,1 % par rapport à la même période l’an dernier.

Pour avoir une bonne idée de la situation, il suffit d’aller sur le site du Nasdaq et demander un tableau de la valeur de l’action de Sun (symbole = JAVA) au cours des dix dernières années. Alors qu’en juillet 2000 elle s’approchait de 280,00 $US, ce matin elle se transigeait à 3,11 $US, soit 90 fois moins. Si on refait l’exercice pour les trois derniers mois, des mois de grande turbulence financière, on constate qu’elle est passée de quelques 10 $US à sa valeur actuelle.

Mais, dit-on chez les analystes, tout n’est pas perdu pour autant. L’entreprise a de bonnes liquidités, on parle de 3 G $US, et ses revenus pour l’année 2007-08 étaient de 14 G $US, ce qui n’est pas rien. Certains de ses produits se vendent bien, d’autres moins. Mais sachant qu’une bonne partie des grands clients de Sun proviennent du secteur financier, on peut se demander ce qu’il en sera dans trois mois d’ici, lorsque l’on sera dans le vif de la récession? Sun ne fera sûrement pas faillite, mais en revanche, elle ne fera pas de profits non plus, ce qui énervera davantage ses actionnaires.

Les analystes tendent à croire que l’entreprise californienne se délestera sous peu de certains produits pour se concentrer davantage sur ses logiciels et ses différents services logiciels dont le xVM, une techno très appréciée de visualisation de serveurs. Elle pourrait, par exemple, refiler ses activités de fabrication de machines à Fujitsu (de processeurs à IBM?). De toute façon, le SaaS, le SOA, la visualisation, le Cloud sont des concepts à la mode; l’argent est là et le contexte parfait pour s’y lancer.

Peut-être qu’ainsi délestée, devenue une boîte uniquement de logiciels, Sun pourra continuer à peaufiner Solaris et OpenSolaris, sans parler des autres, pour en faire non seulement des produits polyvalents capables de prendre aussi bien le contrôle d’un PC de table que d’un ordinateur central, mais des produits simples à installer et à configurer pour la plus grande joie du soussigné et de… Tante Béatrice.

Mais pour l’instant, la liste des composantes matérielles supportées est encore dérisoire comparée à celle de certaines variantes de Linux dont Ubuntu et Xandros DeskTop. Évidemment, avec l’aide de la communauté (et en touchant du bois), Sun pourra sûrement y arriver. Mais sera-t-il trop tard? Qu’en sera-t-il alors de Windows 7, du Mac OS X et des Linux? Et Google, aura-t-elle lancé son Web Based OS?

La seule certitude, c’est que si Sun ne l’essaie pas, on ne pourra le savoir.

Nelson Dumais est journaliste indépendant, spécialisé en technologies de l’information depuis plus de 20 ans.