Pénurie de main-d’oeuvre : des employeurs passent à l’action


Jean-François Ferland - 07/12/2007

En réaction aux constats inquiétants d’un rapport du Conference Board, Bell Canada et maintes organisations établiront en 2008 une coalition pour assurer une relève en TI.

De grandes organisations du Québec et du Canada, aux prises avec une pénurie de main-d’œuvre en technologies de l’information (TI), se regrouperont dès 2008 au sein de la Coalition canadienne pour une relève en TI. Ces employeurs veulent unir leurs forces afin de juguler une hémorragie, alors que l’offre d’emplois ne cesse de surpasser la demande.

La création de ce regroupement a été annoncée par Stéphane Boisvert, le président du Groupe Grandes entreprises chez Bell Canada, lors d’une allocution prononcée devant la Chambre de commerce du Montréal métropolitain.

Près d’une vingtaine d’entreprises privées et d’organismes parapublics, québécois ou canadiens, ont déjà manifesté leur intention de participer à cette initiative, qui sera vouée à « consolider et perpétuer le savoir-faire dans le domaine des technologies de l’information au Canada. » Hydro-Québec, le Mouvement des caisses Desjardins, CGI, Gaz Métro, Nortel, Rogers Communications, le Canadien National, TD Meloche Monnex, Avaya Canada, Pratt & Whitney Canada, BMO Groupe Financier, Air Canada, Loto-Québec, Ericsson Canada, Canadian Tire, Métro, la Société des Alcools du Québec et la Standard Life ont déjà manifesté leur intérêt.

L’initiative aurait aussi obtenu le soutien de l’Association canadienne des technologies de l’information (ACTI), du Conseil canadien des technologies de l’information et des communications (ICTC) et de l’organisme québécois TechnoCompétences.

Vive réaction

M. Boivert explique que cette coalition émane d’un rapport, commandé par Bell au Conference Board du Canada, pour obtenir un portrait du secteur des TI, lorsque l’entreprise a constaté que très peu de candidats se présentaient pour combler un grand nombre de postes vacants. Le partage des constats avec d’autres organisations a suscité une vive réaction auprès des responsables TI de plusieurs organisations.

« Nous avons eu une réponse au-delà de nos espérances. C’est un problème qui se retrouve dans toutes les entreprises canadiennes, et c’est la première fois qu’on a une coalition dans tous les secteurs d’activité économique. Il faut regrouper nos idées et nos tactiques pour les soumettre aux agences ministérielles provinciales et fédérales appropriées », déclare M. Boisvert.

« Nous pensions commencer tranquillement à structurer [une telle coalition], mais il s’est créé énormément d’attentes. Dès le début janvier, nous lancerons une structure, un porte-parole et un comité, mais il nous faudra définir ensemble un budget ou un apport financier », précise-t-il.

Un porte-parole de Bell a précisé que cette annonce d’une coalition était une initiative préliminaire, alors qu’une annonce formelle aurait lieu en janvier prochain à Toronto.

Un portrait navrant

Michael Bloom, le directeur général, Initiatives et projets stratégiques et Éducation et apprentissage au Conference Board, a fait état des grandes lignes du portrait du secteur des TI réalisé pour le compte de Bell Canada.

Il explique que ce secteur d’activité, où 60 % des travailleurs oeuvrent hors des entreprises de TI, a un « rôle fondamental » dans la productivité, la performance et l’innovation de l’économie canadienne. Chaque travailleur aurait un impact dans l’économie de 1,7 fois son salaire, qui est 40 % plus élevé que la moyenne nationale. Le travail d’un employé aurait ainsi un impact de 120 000 $ dans l’économie, alors que 605 000 personnes oeuvrent dans le secteur au Canada.

M. Bloom affirme qu’un enjeu majeur de l’industrie est le grand besoin de nouveaux travailleurs, alors que des gens quittent le marché et que de nouveaux emplois sont créés. « Sur les 89 000 postes créés cette année, 58 000 sont de nouveaux postes et 31 000 seront des remplacements. Si nous ne pourvoyons pas ces postes, il en résultera un impact négatif de 10,6 milliards de dollars par année, sans compter les effets multiplicateurs dans la chaîne d’approvisionnement. Il est important de rectifier cette pénurie », soutient-il.

« Une parfaite tempête »

Selon M. Bloom, le faible taux de natalité, conjugué au vieillissement de la population, l’évitement des programmes de science et technologie par les femmes et la baisse des inscriptions des hommes à l’université constituent une combinaison de facteurs défavorables, soit « une parfaite tempête ».

« Il y a également un mauvais assortiment entre les compétences des travailleurs et les exigences des employeurs, parce que tous les emplois changent et les compétences en TI évoluent », remarque M. Bloom.

Il ajoute que la croissance de la population active au Canada, qui était de 1,8 % en 2001, pourrait être nulle en 2030. « Le marché des TI est déjà serré en matière de main-d’oeuvre, alors que le taux de chômage est de 2 %, contre une moyenne de 6 % pour le reste de l’économie. Cela signifie que tous sont à l’emploi et que le pourcentage restant est en transition. »

Solutions à court et à long terme

M. Bloom suggère aux intervenants de miser sur des avenues qui seront pertinentes à court et à moyen terme pour renverser le phénomène de pénurie de main-d’œuvre. En clair, il faut optimiser le recours au bassin actuel de travailleurs et redorer l’image de la profession auprès de la jeunesse.

« Il faut faire quelque chose à propos des immigrants sous-employés qui apportent des compétences internationales. Il faut aussi faire quelque chose au niveau des travailleurs mûrs pour qu’ils restent sur le marché, tout comme pour ceux qui l’ont quitté, à qui l’on fournirait une formation rapide d’un an. Cela constitue des champs d’action à privilégier à court terme, pour les deux prochaines années.

« À long terme, il faut façonner les morceaux nécessaires pour que les gens choisissent de faire carrière dans les disciplines des TI, poursuit-il. Il faut améliorer le niveau de familiarisation avec les TI, ce qui a fait l’objet d’une grosse initiative aux États-Unis. Il faut définir ce qui doit être changé dans le contenu académique des niveaux scolaires du primaire, du secondaire et du postsecondaire. Comment peut-on inciter les étudiants à choisir une carrière dans les TI? Comment peut-on rendre cela attrayant pour les filles et les garçons, à chaque niveau scolaire? Comment peut-on intégrer les étudiants qui ont gradué depuis le crash des point.com et les placer à des postes où ils seraient plus productifs? »

« Il y a un besoin urgent de passer à l’action, dans un secteur où les solutions n’arrivent pas du jour au lendemain. Il faut prendre une approche où les actions prises maintenant auront un impact dans une décennie et plus encore », affirme M. Bloom.

Vue d’ensemble d’une crise

Selon M. Boisvert, le partage des constats de l’étude du Conference Board avec d’autres organisations aura entraîné une prise de conscience de l’ampleur de la crise.

« La réponse rapide des gens qui ont réalisé qu’il y avait une crise et qu’il fallait en parler, commente-t-il. Chacun était au courant de ses propres besoins, mais en plaçant le tout [à l’échelle nationale], la réponse des responsables TI qui ont vu l’étude a été : ‘Wow! nous serons plusieurs à chasser les mêmes talents‘. C’est une bonne chose pour ces derniers, qui pourront avoir un meilleur salaire, mais du point de vue des entreprises, il y a des inquiétudes… »

« Personne n’a vraiment porté attention aux impacts de l’éclatement de la bulle en 2000 et maintenant on voit les impacts des décisions qu’ont prises les étudiants, il y quatre ou cinq ans… »

À son avis, pour corriger la situation, les organisations devront s’assurer que les universités seront encouragées à attirer davantage d’étudiants vers ce secteur.

« Il faut démontrer aux étudiants qu’il s’agit d’un bon choix, tout comme il faut appliquer une valeur à ce choix de carrière. Si on ne prend pas en charge la situation, on se ramassera dans une spirale où le paysage canadien sera composé de serveurs et de centres de données où ceux qui y feront du travail seront situés ailleurs dans le monde », craint-il.

Perceptions et besoins

De plus, M. Boisvert affirme qu’il faudra œuvrer à changer la perception des étudiants envers l’ensemble des professions en TI.

« Les entreprises québécoises et le milieu de l’éducation doivent bien comprendre les besoins. On parle du campus Ubisoft et d’Electronic Arts, ce qui suscite beaucoup d’intérêt et est bien pour Montréal. Or, tout le monde s’en va dans ces boîtes. Il faut faire un partage de talent. Il y a d’autres secteurs qui entourent des phénomènes comme Ubisoft… Il faut faire le bilan entre ce dont le marché a besoin au Québec et ce que les écoles produisent », indique-t-il.

« Ma crainte est qu’on ne pense pas assez à la planification au secondaire, au collégial et à l’universitaire, et qu’on se ramasse dans des situations très regrettables où des entreprises au Québec, pour maintenir leurs opérations, doivent envoyer leur travail ailleurs non pas pour des questions d’économie, mais parce qu’il n’y a plus de talent, ce qui serait triste… La situation est critique », ajoute-t-il.

Jean-François Ferland est journaliste au magazine Direction informatique.




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À propos de Jean-François Ferland

Jean-François Ferland est le rédacteur en chef du magazine Direction informatique. Il compte dix-sept années d'expérience en journalisme et en communication publique.
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