Pour la conscience écologique d’un monde technologique


Jean-François Ferland - 29/02/2008

Selon David Suzuki, on ne peut attendre que les technologies aident l’être humain à résoudre les enjeux environnementaux, ni en ignorer les impacts.

Le message de David Suzuki, à propos de l’urgence d’agir pour freiner la dégradation de la planète et la perte de l’espèce humaine, aura peut-être trouvé une résonnance parmi les acteurs de l’industrie québécoise des TIC qui ont assisté à la conférence Boule de cristal du CRIM.

L’environnementaliste de grande réputation, lors d’une allocution sous le thème « Défis de l’environnement et TI », a traité du contexte écologique dans lequel les activités de l’industrie des TIC devaient être prises en considération. Avec aplomb et conviction, il a résumé les impacts de l’être humain, mais aussi ceux des TIC sur l’environnement et sur la perception des enjeux qui s’y rattachent.

« Nous devons prendre des décisions majeures qui détermineront l’avenir de l’espèce humaine. Nous verrons si nous aurons la capacité de démontrer la magnificence de l’espèce pour suivre un chemin vers la durabilité, ou si nous ne prendrons pas les bonnes décisions et deviendrons un échec spectaculaire. C’est le moment, et nous n’avons que quelques années [pour le faire] »

Petite planète

Dès le départ, M. Suzuki a souligné que l’être humain est le mammifère le plus populeux avec 6,6 milliards d’individus – plus que le nombre de lapins ou de rats – mais aussi celui dont l’existence biologique a le plus grand impact sur la planète.

« Nous avons une grande quantité de technologies qui sont utilisées pour notre compte, seulement pour vivre dans une société moderne, a-t-il mentionné. Ce n’est pas seulement les ordinateurs, dont nous avons besoin et qui sont devenus si cruciaux, mais aussi les téléphones et les autres appareils au travail ou à la maison qui augmentent notre empreinte environnementale. […] En quatre milliards d’années de la vie sur terre, il n’y a jamais eu une espèce qui a été capable d’altérer les caractéristiques physiques, chimiques et biologiques de la planète comme nous le faisons aujourd’hui. »

Il a ensuite fait une nomenclature d’exemples de ces altérations : disparition de la moitié des forêts de la planète au cours des 200 dernières années; détection dans l’air de l’Antarctique de produits toxiques provenant de tous les endroits du globe, identification de quelque 80 produits chimiques dans le corps de politiciens canadiens lors d’un test; extinction annuelle d’environ 50 000 espèces d’animaux et de plantes à chaque année; surpêche commerciale, etc.

« Nous ne pouvons continuer à ignorer ces enjeux et nous devons prendre de grandes décisions maintenant. Nous ne pouvons continuer à retarder et à agir comme si on pouvait attendre à demain et espérer qu’une technologie nous sauve. L’être humain est le seul animal qui peut comprendre le concept du futur et qu’il peut affecter l’avenir par ce qu’il fait aujourd’hui », a-t-il déclaré.

M. Suzuki a raconté qu’il s’apprêtait, dans les années 1960, à faire carrière dans les laboratoires de génétique, jusqu’à ce que les travaux de Rachel Carson sur l’impact des pesticides – « à l’époque où il n’existait aucun ministère de l’environnement sur la planète » – l’incitent à sortir des labos « qui ne sont pas le monde réel, mais une grotesque caricature » et à militer pour des enjeux environnementaux sur le terrain. Il a aussi souligné son constat, dans les années 1970, qu’il n’était pas possible de réglementer les technologies au gré de leurs développements.

« C’est un problème réel pour moi [de voir] à quel point nous avons besoin de plus de science pour comprendre comment notre monde fonctionne, et à quel point nous avons besoin de plus de technologies pour régler des problèmes que nous avons, toujours, créés. Mais comment pouvons-nous utiliser de nouvelles technologies, si nous sommes constamment surpris par leurs conséquences inattendues que nous ne pouvons pas gérer? », a-t-il indiqué.

Tout est normal

M. Suzuki a parlé de l’évolution de sa compréhension de la relation entre l’Homme et l’environnement, alors qu’un contact avec les Premières nations lui a fait saisir que l’être humain « est » l’environnement qui l’entoure, puisqu’il vit grâce à ces quatre éléments fondamentaux – l’eau, l’air, la terre (pour les fruits et légumes) et le feu (la lumière du Soleil nécessaire à la photosynthèse). Le conférencier a également rappelé à l’auditoire de l’industrie des TIC que la relation croissante des humains avec la technologie avait un impact croissant sur l’environnement, alors que certains facteurs empêchent d’en saisir l’ampleur.

« La population a triplé depuis ma naissance en 1936, a-t-il raconté. La majorité des gens de la planète, qui sont nés après les années 50, ont vécu dans une situation anormale de croissance et de changement. Mais c’est tout ce qu’ils ont connu, et pour eux c’est normal. »

« Regardez le secteur des TIC, où l’on parle d’une croissance incroyable, où l’on compresse davantage d’information dans les puces de plus en plus petites. Avec tous les changements qui surviennent, on a un ordinateur portable ou un téléphone mobile qui est périmé après 18 mois. C’est absolument cinglé! C’est [un comportement] non durable, parce que tout ce qu’il faut pour faire ces produits est extrait de la terre et lorsqu’on les jette, cela retourne sous terre. Mais parce qu’on est né dans cette période formidable, on pense que c’est normal et doit être maintenu à tout prix. »

M. Suzuki a également manifesté son désaccord envers « l’explosion de l’information » et les bienfaits attribués à l’inforoute. « L’individu moyen est dépassé par l’information, avec des trucs qui arrivent de toutes les directions, et où l’on peut trouver quelque chose qui soutient n’importe quelle stupidité qu’il croit. On peut soutenir n’importe quels biais ou préjudices en le cherchant [sur Internet]. Quand je parle du réchauffement climatique, il y a toujours quelqu’un qui dit que c’est de la foutaise et que nous allons vers un refroidissement climatique, en référant à un site Web! »

L’animateur de l’émission The Nature of Things croit que les individus doivent développer davantage leur sens critique, sur la Toile et dans les autres médias. « Bien sûr, il nous faut de l’information, mais il nous faut voir quelle est la source de l’information et juger la crédibilité des trucs qu’on nous donne. »

« La présente génération passe le moins de temps à l’extérieur et vous êtes tous concernés par cette situation. Avec la révolution technologique, les enfants passent plus de temps assis devant leurs consoles de messagerie texte et leurs autres appareils, et la connexion avec le monde réel change », a également mentionné le conférencier.

À tout prix

Enfin, M. Suzuki a indiqué que l’urbanisation et l’industrialisation des derniers siècles ont résulté en un intérêt accru envers l’économie, au détriment de l’écologie, en soulignant que des ministres et même des ministres de l’environnement avaient affirmé qu’ils n’ont pas les moyens de protéger l’environnement s’il n’y a pas une forte économie.

« L’écologie étudie quels sont les conditions et les principes qui gouvernent l’habileté de la vie à survivre. Les économistes devraient demander aux écologistes quels sont ces conditions et principes, afin de développer une économie qui peut vivre en fonction de ces conditions et des principes. Mais on a placé l’économie en avant de tout, et on dit qu’on n’a pas une économie forte et croissante, on n’a pas les moyens de protéger les choses mêmes qui nous maintiennent en vie. C’est suicidaire. »

À constater l’ovation desservie par l’auditoire à M. Suzuki, il est possible qu’une « technorévolution » verte puisse germer dans l’industrie québécoise des TIC.

Jean-François Ferland est journaliste au magazine Direction informatique.


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À propos de Jean-François Ferland

Jean-François Ferland est le rédacteur en chef du magazine Direction informatique. Il compte dix-sept années d'expérience en journalisme et en communication publique.
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