Pourront-ils innover davantage?


Nelson Dumais - 10/10/2008

Version après version, les logiciels vous en offrent de plus en plus. Avons-nous atteint la limite de l’innovation?

Depuis quelque temps, je m’amuse avec la « Master Collection » de la Creative Suite 4 (CS4) d’Adobe, un produit qui se vend 2 500 $US (ou 900 $US dans le cas d’une mise à niveau). On y retrouve tous les grands classiques du traitement graphique, dont Photoshop, Illustrator, Flash, Premiere Pro, After Effects et InDesign. Le nombre d’innovations ou d’améliorations par rapport à la Creative Suite 3 lancée en mars 2007, est impressionnant. Quant on sait qu’au chapitre des nouveautés, cette version était elle-même loin devant la Creative Suite 2 d’avril 2005, c’est-à-dire à des années lumières de la Creative Suite (la première du nom) de novembre 2003, on ne peut qu’être ébaudi.

Puisque Adobe me l’a fait parvenir, je m’en sers pour illustrer mes chroniques publiées dans un autre cybermédia, ce qui est à peu près l’équivalent d’utiliser un Airbus A380 comme véhicule pour rouler jusqu’au dépanneur à deux coins de rue de chez soi. Par contre, j’ai des amis graphistes qui pourraient utiliser la CS4 de façon plus intensive. Le problème, c’est qu’ils n’ont pas encore réussi à passer à travers la CS2. En fait, ils pourraient parfaitement bien gagner leur vie avec la CS tout court.

À chaque fois que je reçois une nouvelle CS, je me surprends à rêver. Est-ce qu’Adobe a atteint la limite du possible? Lui sera-t-il possible d’ajouter autre chose? Comment procédera la fabricante dans 18 mois pour nous vendre une CS5, alors qu’à l’heure où je vous écris ces lignes, nous ne pouvons même pas comprendre jusqu’où on peut aller avec la CS4?

Office encore plus achevé

C’est exactement la même chose avec le redoutable inflagiciel qu’est Microsoft Office 2007, la version aux fichiers docx, xlsx et pptx. Avez-vous déjà pensé aux nombreuses différences d’avec Office 2003, laquelle était beaucoup mieux, à mon sens, qu’Office XP, elle-même plus complète qu’Office 2000, un produit mieux ficelé qu’Office 97 et, surtout, qu’Office 95 (je vous fais grâce de la préhistoire, Office 4.2 en descendant)? Entre Office 95 et Office 2007, il y a douze ans, c’est-à-dire une nouvelle version tous les deux ans. Une version toujours plus complète, novatrice, essentielle et enrichie.

Dans cette panoplie, il y a Word, un produit que j’utilise pour gagner ma vie depuis 23 ans. Si je mets de côté ses moutures DOS ou Mac, j’en suis maintenant à sa neuvième version Windows. Vu autrement, ça fait neuf fois qu’un chef de produit arborant une ceinture noire en marketing me parle, tout pantelant, du nombre sans précédent de nouveautés qui ont été ajoutées au logiciel. Ainsi, de traitement de texte bête ne servant qu’à écrire, Word permet désormais l’ajout de fichiers multimédias, la génération de pages Web, la communication en XML, la préparation de publipostages et j’en passe. Moi? Je tape, je copie-colle, je recherche-remplace, j’enregistre, j’imprime ou je téléverse sur un serveur. Comme en 1985!

Excel 2007? Ce produit occupe désormais dix fois plus d’espace sur mon disque que sa version de 1997. Mieux, j’ai calculé, l’autre jour, que si je voulais étirer horizontalement une feuille de calcul au maximum de sa capacité, soit 16 384 colonnes, il me faudrait faire 39 fois le tour de mon bureau qui occupe environ 100 pieds carrés. Or, j’ai rarement besoin de plus de trois colonnes sur cinq ou six rangées. Mais, bon, sait-on jamais!

Tant qu’à faire dans le « Microsoft Bashing », parlons d’Expression Web. Mon Dieu! Avant, quand je n’arrivais pas à me déboguer une page HTML, je collais le code dans FrontPage et, pouf!, je découvrais mon erreur vite fait. Puis un jour, ce brave petit produit a été remplacé par Expression Web, un énorme fardier « full kioute » qui permet infiniment plus. Le problème, c’est quand je lui colle mon code pour voir ce que ça donne, il me le change de fonds en combles, ce qui fait que ça ne marche plus avec le gestionnaire de contenu (CMS) que j’utilise. Depuis, je suis devenu un virtuose de NotePad, ce petit utilitaire Windows où je peux taper tout le code HTML que je veux sans me perdre.

De simple à compliqué

Mais il n’y a pas que l’Empire de Redmond qui fait dans la démesure. Vous connaissez Simple Comptable? J’ai commencé à utiliser ce produit dans les années 1980 alors qu’il s’appelait Bedford. Puis, il devint Simply Accounting et se mit à évoluer d’année en année. Toujours pour le mieux! Tant et si bien que quelque part avant l’An 2000, j’ai arrêté de suivre, il était devenu trop compliqué et je commençais à me faire avoir par les fonctionnaires de l’impôt. Depuis, je fais affaires avec un comptable et mes livres sont en ordre.

Et je me voudrais de ne pas grincer une petite mesquinerie sur le dos de la famille iTunes, iPhoto et iMovie, des logiciels Apple devenus tellement compliqués par rapport aux deux ou trois premières versions, celles de la première moitié de la décennie, que j’utilise désormais des mac-produits de la concurrence, celle d’Adobe pour ne pas la nommer. Pourtant, il suffit d’ouvrir ces magnifiques logiciels, tous inclus dans le coffret iLife 08, pour réaliser à quel point Apple les a nantis de possibilités accrues. Sauf que…

Énorme traitement de texte en devenir

Parlant d’Adobe, considérons ce superbe logiciel appelé InDesign. Dans le temps, je gagnais une petite partie de ma vie avec de petits mandats PageMaker, un logiciel d’éditique duquel j’étais devenu très familier. Aujourd’hui, il se nomme InDesign, il est 100 fois plus « hénaurme » et il permet de mettre en page – et en ligne – du texte, des images, de la vidéo et de l’audio. En fait, il permet tellement de choses que je vais finir par croire la rumeur voulant qu’un jour, il devienne, notamment, un… traitement de texte aussi puissant que Microsoft Word.

Je sais que ce n’est pas en bricolant des mises à jour que les fabricants de logiciels font des sous. S’il est essentiel de passer d’une version 2.0 à une 2.1, voire à une 2.2, le plus rapidement possible, ne serait-ce pour dépouiller le logiciel de ses pires bogues, le plan d’affaires est vraiment de lancer une version 3.0 dès que les ventes de la 2.X commencent à stagner. En ce sens, les nouveautés et les innovations sont essentielles afin que les gens soient tentés d’acheter le nouveau produit.

Essoufflement?

Bien beau, mais l’économie mondiale se dirige vers une sérieuse récession. Ce qui signifie, pour l’industrie du logiciel, beaucoup moins de vente. On peut donc s’attendre à ce que les Office 2010 et autres Adobe CS5 échappent un peu au modèle du 18 ou du 24 mois. Peut-être que, cette fois, l’écart sera plus grand, mais les nouveautés seront plus que jamais présentes au rendez-vous; les fabricantes devront être plus persuasives encore si elles entendent amener les acheteurs corpo et les consommateurs à s’intéresser à leurs produits.

Autrement dit, en traversant une période de vaches maigres, elles devront consacrer davantage de sous à la R&D et au marketing. Voilà de quoi mécontenter ceux de leurs actionnaires dont la vision est axée sur le court terme.

Nelson Dumais est journaliste indépendant, spécialisé en technologies de l’information depuis plus de 20 ans.


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