Quand la réalité s’avère pire que le rêve


Nelson Dumais - 03/11/2010

Ce matin, après une nuit de cauchemar, je me suis réveillé crevé, dépressif, nauséeux. Réalisant que je n’étais pas en enfer, j’ai vivement fermé la radio pour ne plus entendre les mots « démocrates », « républicains », « Tea Party », « Obama » ou « Palin ». C’est que, pour mon malheur, j’avais rêvé qu’il fallait désormais choisir par scrutin sa plate-forme informatique comme on le fait déjà pour les différents paliers gouvernementaux. Voici donc le reportage de mon rêve.

À la suite d’une longue et coûteuse campagne marquée par de tristes débordements en publicité négative, on ne peut que constater, ce matin, l’ampleur du balayage sans surprise aucune de l’équipe Microsoft. Tous les sondages l’avaient prédit, tous les chroniqueurs l’avaient annoncé. Chez les preneurs aux livres, le titre d’Apple se jouait même à 30 contre 1. Maintenant que la poussière de la campagne est retombée, le constat est sans équivoque : Microsoft occupe 90 % de tous les sièges.

Ce matin, les chambres de serveurs se retrouvent majoritairement contrôlées par la plate-forme redmondoise, celle du très conservateur Dot-Net Framework. Et, fait à ne pas négliger, on constate le même consensus majoritaire sur le plan des chambres domestiques (salon, sous-sol, salle à manger, etc.) où Windows, la faction plus médiatisée de la machine Microsoft, l’emporte largement sur son opposition centre-gauche, celui d’Apple, ou la défaite est cuisante.

Il faut cependant noter que cette école de pensée lancée en 1984 par le mercaticien Steve Jobs règne paradoxalement chez les tenants de la mobilité. C’est du moins ce qui se dégage quand on s’intéresse aux votes exprimés à partir de dispositifs nomades tels les blocs-notes ou les téléphones intelligents.

En ce qui a trait à la gauche, on peut dire qu’avec moins de 1 % du vote, la défaite est terrible, décourageante, pour ne pas dire létale. Le mouvement Open Source et ses protagonistes linuxiens, qui, de tribune en tribune, ont préconisé la gratuité, l’ouverture et l’entraide mondiale, n’a, de toute évidence, pas réussi à faire passer son message. Il semblerait que l’électorat ait préféré la bonne vieille partisanerie bipartite, base de notre système électoral, soit les valeurs sûres de Redmond et de Cupertino, lesquelles ne sont pourtant pas à la portée de toutes les bourses.

Si la défaite a été, disons-le, totale auprès de la totalité des couches sociales, notamment auprès des classes moyenne et inférieure, le tandem Unix et Linux a généralement conservé ses acquis du côté chambre des serveurs. Vu sous cet angle, tout ne serait pas perdu.

Comment expliquer cette terrible déconvenue de la gauche sinon en réfléchissant sur les coûts de la campagne. Face aux milliards injectés par Microsoft et Apple, le mouvement du logiciel libre n’a pu que saupoudrer de maigres fonds de tiroir, des sommes cruellement insuffisantes amassées de peine et de misère. On parle bien entendu de financement populaire orchestré bénévolement à partir du Web, mais aussi de dons appréciables provenant d’ennemis jurés de la machine dirigée par Steve Ballmer, dont IBM et, dernièrement, Oracle.

Par ailleurs, l’absence apparente de cohésion au sein du mouvement a pu lui donner l’allure d’un regroupement mal coordonné de factions autonomes, ce qui a fait marquer des points au camp Apple. Encore hier, le P.D.G. Steve Jobs a soutenu sur toutes les tribunes que la seule alternative capable de bloquer efficacement Microsoft était la sienne. « Voter Linux c’est annuler son vote et annuler son vote, c’est plébisciter Microsoft ! » n’a-t-il cessé de répéter.

Pour sa part, le P.D.G. Ballmer, cible de toutes les attaques, a clamé tout au long de la campagne que sa solution était « la seule viable » et « la seule moralement acceptable » dans un contexte de libre entreprise. « La gratuité du soi-disant logiciel libre, a-t-il répété dans toutes ses allocutions anti Linux, est non seulement une menace à nos valeurs, mais l’annonce d’un virage totalitariste et communiste ! » Rappelons que ces discours hauts en couleur se sont invariablement terminés par le leitmotiv « Non à l’intégrisme informatique » que le redoutable orateur a fait scander à aux foules ravies.

S’en prenant en d’autres occasions à Apple, le numéro un de Microsoft a soutenu que Cupertino mentait à sa base de fidèles. « Ce parti favorise les riches ! » a martelé Ballmer au cours des deux derniers mois. Il a toutefois poussé le crescendo un peu plus loin, samedi dernier, lors d’une allocution au Caesar’s Palace de Las Vegas, capitale mondiale de la culture. « En raison de sa vision élitiste de la culture, a-t-il déclaré, Apple charge une surprime au petit consommateur. Jamais Microsoft n’agira ainsi, je m’y engage ! »

On connaît la suite. Dans les heures qui ont suivi l’allocution, des quantités astronomiques de T-shirts identifiés « I’M A PC » ont inondé le pays avec, ajoutés sur le dos, « I swear to God », traduction anglaise de « Je m’y engage ».

Enfin, l’impact du CyberTea Party a été presque nul. Ce mouvement pro Microsoft qui a menacé de lyncher les tenants du logiciel libre et d’emprisonner sans procès les partisans d’Apple, notamment en agrandissant la prison de Guantanamo, laquelle ne compte plus qu’un résident, le Canadien Omar Khadr, n’a pas fait la percée à laquelle certains s’attendaient. Deux de ses vedettes, l’ancienne P.D.G. de Hewlett-Packard, Carly Fiorina, et l’ex-P.D.G. de eBay, Meg Whitman, ont même mordu la poussière malgré les millions investis et malgré le soutien de leur âme dirigeante Sarah Palin…

C’est avec, en tête, l’image inquiétante de la mère Palin que je me suis réveillé. Ouf ! Imaginez mon état. Comme c’est bête les cauchemars ! Ce n’est pas possible ce qu’un cerveau en dérive peut imaginer ! Mais c’est parfois d’une naïveté pathétique.  Voyons ! Pensons-y une minute. Est-il possible qu’un CyberTea Party (ou quelque chose du genre) existe sans qu’il arrive à faire une percée réelle et vraiment dangereuse !

Comme quoi la réalité peut s’avérer pire que le rêve, tout cauchemar soit-il !

Nelson Dumais est journaliste indépendant, spécialisé en technologies de l’information depuis plus de 20 ans.




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