Réflexions sur le métier à partir d’une histoire de RAM aux odeurs de soufre


Nelson Dumais - 24/02/2010

À l’heure où de grosses publications informatiques américaines, dont Infoworld et Computerworld, vivent des heures abominables, on peut essayer de voir si une embêtante affaire pourrait survenir chez nous et si elle pourrait avoir des conséquences sur la cyberpresse techno, incluant l’édition en ligne de Direction Informatique.

Au moment où je vous écris ces lignes, la presse techno américaine est un peu en réflexion forcée. Des webzines aussi crédibles qu’Infoworld et Computerworld, tous deux appartenant au groupe IDG, viennent d’être pris les culottes baissées. L’un a salarié pendant une dizaine d’années un imposteur générant énormément de hits, Randall C. Kennedy, l’autre a régulièrement cité ce personnage dans des articles signés notamment par Gregg Keiser, un reporteur maison. C’est ZDNet, un groupe média concurrent qui, dimanche dernier, a sorti le chat du sac et c’est le commentateur Paul Thurrott qui, la journée même, a planté le dernier clou comme s’il en fallait un de plus.   Depuis, Kennedy se cache, Eric Knorr, le patron de Kennedy chez Infoworld, a l’air fou, idem pour Gregg Keiser. Du coup, Larry Dignan, le rédac-chef chez ZDNet, se frotte les mains, tout en sachant que son canard s’en tire aussi égratigné que tous les médias Web en général.  Reprenons les faits.   Depuis quelques années, une firme de la Floride, Devil Mountain, publie des données, des statistiques, des tendances, etc., quant à l’utilisation de Windows et sur ses grandeurs et misères. L’affaire se nomme Devil Mountain Software (DMS) et l’outil utilisé, Exo Performance Network (XPnet). Très souvent, Computerworld est la première publication à reprendre ces données, ce qui enclenche l’habituel mouvement sur le WWW où des centaines de publications, certaines connues, d’autres pas, reprennent la nouvelle. Ainsi, au fil du temps, Devil Mountain a été une source « crédible » que même le célèbre Thurrott a admis avoir cité « à une occasion » dans « un articulet secondaire ». Et, cela va de soi, Infoworld en a fait autant, ne serait-ce par le blogue, souvent irrévérencieux à l’endroit de Microsoft, de Randall C. Kennedy.   La semaine dernière, Devil Mountain faisait les manchettes en démontrant que « 86 % des PC Win 7 collaborant au réseau XPnet de Devil Mountain consommaient entre 90 et 95 % de leur RAM totale. » Les journalistes moins férus en connaissances technos appropriées reprirent la nouvelle, sur un ton parfois anti-Microsoft, en citant le patron de Devil Mountain, Craig Barth, ce qui était le cas de Gregg Keiser, et ceux qui l’étaient plus, dont Larry Dignan de ZDNet, mirent en doute ces données. Sur son site, Thurrott publia même une cybercolère intitulée « Stupid People Writing Stupid Stories About Stupid Non-issues ».   Or, voila-t-y pas qu’en grattant, ZDNet en arrive à la certitude que Craig Barth et Randall C. Kennedy sont la même personne. Pour alimenter son blogue chez Infoworld, Kennedy utilise les chiffres de Barth, ce qui amène des clics et ce qui confère de la crédibilité à Devil Mountain. Informé, Eric Knorr congédie aussitôt son journaliste à deux têtes (interprétation contestée ici, dans la mesure… où c’est vraiment le vrai Kennedy qui écrit), invoquant publiquement un bris irréparable du lien de confiance.   On ne parle pas ici de fausses nouvelles propres au réseau Internet comme la saga récente du petit garçon en ballon météo, la position du Canada au récent sommet de Copenhague, une collision de métro à Osaka, la mort de Gordon Lightfoot ou cet incendie causé par une souris en flamme qui se serait réfugiée dans une maison. On parle bien sûr d’une personne malhonnête qui profitait de son statut dans un webzine bien établi pour mousser la renommée d’une entreprise qu’elle dirigeait en catimini. Mais on parle surtout de la crédibilité des cybermédias (incluant Wikipédia; selon Paul Thurrott, l’article sur Vista aurait été contaminé par le point de vue du soi-disant Barth).   Qui vous dit que moi, ce collaborateur de Direction Informatique depuis plus de quinze ans, je suis vraiment le journaliste impartial que ce statut est sensé garantir? Est-ce que je ne cacherais pas une autre occupation qui tirerait profit de ma réputation, ce qui m’inciterait à publier des histoires ne pouvant que lui être favorables?(1) Comment pouvez-vous vérifier où mon papier intellectuellement malhonnête sera repris par après? Saviez-vous qu’il est pratique presque normale sur le Web 2, de faire sienne une analyse prise (plagiée?) ailleurs? Certains me confèrent, de temps en temps, un tel honneur! Il faut entretenir son blogue, n’est-ce pas? Il en faut des visiteurs uniques, des pages vues et des hits! Sinon, même Google AdSense s’en ira.   Vous voyez, le doute commence à s’insinuer dans votre tête! Va-t-il falloir commencer à être fondamentalement et systématiquement sceptique? Si c’est possible qu’une publication de la renommée d’Infoworld ait été bernée aussi longtemps, qu’en est-il de nos modestes publications ici au Québec?   Et qu’en est-il de l’évolution présentement en cours sur le Web? Sur le plan de l’information, on assiste effectivement à un mouvement en accélération. On est en train de passer du tandem « journaliste professionnel/canard établi », truchement normalement capable de vérifier ses sources, vers celui du « citoyen journaliste/blogue en quête de visiteurs uniques », truchement très mal nanti au chapitre du professionnalisme journalistique. Inquiétant! D’autant plus qu’il y a de plus en plus de médias imprimés qui plongent, corps et biens, dans les eaux glauques de la « Méga Toile ».   L’équipe de Larry Dignan chez ZDNet a eu les moyens de faire enquête et de faire crever la baloune. Combien y a-t-il de groupes (incluant les relayeurs d’info et les copistes) ayant cette taille et cette habileté sur le Net? Paul Thurrott a eu la connaissance et l’expérience de ne pas avaler les chiffres de Devil Mountain. Combien y a-t-il de sites personnels pouvant se targuer d’avoir un tel bagage informatique?   Tout cela pour vous confier que je suis inquiet…

(1)    Euh… rassurez-vous. Je suis trop nul en affaires pour avoir une vie entrepreneuriale cachée et trop incompétent en comportement social pour faire partie d’une organisation dont je vous aurais tait l’existence. Je ne suis qu’un indécrottable pigiste œuvrant en techno, métier et spécialité qui conviennent quotidiennement à mon bonheur.

Direction informatique est une publication de IT World Canada, qui est affiliée au groupe de presse IDG.

Nelson Dumais est journaliste indépendant, spécialisé en technologies de l’information depuis plus de 20 ans.