Ressources humaines en TI: six mythes qui perdurent


Jean-François Ferland - 15/12/2008

Sylvie Gagnon, directrice générale de TechnoCompétences identifie six mythes à propos de l’emploi en TIC que diverses parties auraient intérêt à ignorer ou combattre.

Il y a quelques jours, le Conseil des technologies de l’information et des communications du Canada (CTIC) publiait une étude portant sur des besoins de l’industrie des TIC en matière de main-d’oeuvre.

Dans la même veine, Sylvie Gagnon, la directrice générale de l’organisme québécois TechnoCompétences qui s’intéresse aux enjeux liés à l’emploi dans cette industrie au Québec, a prononcé une conférence dans le cadre du 20e anniversaire de Direction informatique portant sur six mythes persistants qui, à son avis, sont loin de la réalité. En clair, elle croit que des changements de perception s’imposent afin que les parties intéressées par les perspectives d’emploi dans l’industrie des TIC aient un portrait juste de la situation.

1er mythe : l’emploi ne s’est jamais remis après l’année 2000

À lumière de données portant sur l’emploi depuis le tournant du millénaire, il y a eu dès 2003 une augmentation de l’embauche liée aux TIC au sein de l’industrie, mais surtout dans les organisations.

« Ce que je trouve extraordinaire, c’est qu’il y a eu la création de 45 000 emplois entre 2003 et 2007 dans 21 professions de l’informatique dans toute l’économie, s’exclame Mme Gagnon. La croissance de l’emploi dans le secteur a été de 18 000 emplois au cours de cette période et de [27 000] au gouvernement et dans des entreprises. Tout le monde s’est mis à en chercher au même moment! La croissance a été plus importante entre 2005 et 2006 qu’entre 1999 et 2000. Il serait intéressant de faire la corrélation entre cette création d’emploi et la croissance de la productivité… »

Mme Gagnon estime que l’informatique « a fait ses classes » et que les organisations y ont vu des gains appréciables à en tirer. « Il y a les adoptants hâtifs, mais quand toute la population se met à acheter un produit, l’adoption des technologies se déroule à plein régime. »

2e mythe : il y a pénurie de main-d’oeuvre

En évoquant des statistiques du CTIC, qui fait état de 7 419 nouveaux diplômés par année pour 4 560 offres d’emploi, tout comme de l’apport de 1 146 immigrants par année au Québec, Mme Gagnon croit que le véritable défi est d’arrimer l’offre et la demande.

« De quoi a-t-on besoin comme main-d’oeuvre? C’est beau de dire qu’on va faire un diplôme en soutien informatique, mais si les entreprises ont besoin d’analystes d’affaires pour bien comprendre l’informatisation nécessaire et faire ce qui est arrimé avec la mission d’entreprise, le positionnement, les processus de travail… Le défi est d’aller plus finement : de quoi avons-nous besoin et où en avons-nous besoin? », interroge-t-elle.

Le dernier rapport du CTIC parle de la recherche, par les organisations, de travailleurs qui détiennent de compétences en administration et en communication, en plus de connaissances théoriques et d’expérience de travail, un discours qui exaspère Mme Gagnon.

« Cela fait onze ans que j’entends parler de la polyvalence, du travail d’équipe, de la connaissance des processus d’affaires! Je pense qu’on a besoin des deux, soit des gens qui sont techniquement bons et qui feront ‘fonctionner l’affaire’, et des gens dont les habiletés sont la compréhension les processus d’affaires et la communication. Mais c’est certain que quelqu’un qui a différentes habiletés aura plus de cordes à son arc. »

D’ailleurs, la directrice générale de TechnoCompétences souligne que les maisons de formation sont ouvertes à l’offre d’une base de formation à ces habiletés à leurs étudiants et invitent à cet effet les gens de l’industrie, mais elle constate que les entreprises ne répondent pas à l’appel.

« Le discours des entreprises présentes est très différent de celui d’une entreprise qui dit qu’une maison de formation n’offre pas ce dont elle a besoin. Est-elle allée? A-t-elle investi du temps pour que des employés deviennent professeurs? Participe-t-elle à des comités de programmes? Je m’aperçois que plus les gens sont impliqués, plus leurs discours sont nuancés. »

3e mythe : les immigrants qualifiés ne sont pas intégrés

Selon des statistiques évoquées par Mme Gagnon, 35,1 % des professionnels immigrants formés à l’étranger ont au moins un baccalauréat, 60,1 % des immigrés âgés de 15 ans et plus détiennent un diplôme post secondaire et 39,3 % ont étudié dans programmes en TIC. Or, 55 % se disent trop qualifiés.

En soulignant que les immigrants doivent parcourir beaucoup de chemin pour obtenir un premier emploi valable, Mme Gagnon dit avoir le coeur crevé par le niveau d’immigrants qui acquièrent des maîtrises et doctorats. « Les immigrants qui arrivent ici sont déjà très formés, mais ils se disent qu’en faisant [un de ces diplômes] ici cela plaira aux entreprises. Le problème est que les entreprises ne s’intéressent qu’à l’expérience dans le milieu de travail québécois. »

Elle souligne que l’adaptation des immigrants n’est pas évidente, alors que les processus d’affaires ne sont pas les mêmes que dans le pays d’origine, qu’il faut maîtriser les deux langues officielles ainsi que le langage commercial, en plus de procéder à une intégration culturelle. « Mais la première chose qui sauve l’immigrant, ce n’est pas un nouveau diplôme, mais c’est la première expérience de travail », maintient Mme Gagnon.

À son avis, il n’y a pas de manque de ressources en intégration, au contraire, alors que les partenariats financiers de ministères gouvernementaux avec divers organismes de francisation et d’intégration des immigrants à Montréal sont nombreux.

« Il y a un éclatement et une surmultiplication, estime-t-elle. L’immigrant est bien reçu partout, mais pas longtemps […] En même temps, Emploi-Québec dit qu’en informatique les gens sont mieux intégrés qu’à d’autres places, parce qu’il y a moins de barrières… Beaucoup s’intègrent, mais beaucoup ne s’intègrent pas et on ne sait pas ils sont combien ni ce qui leur manquent vraiment, ce qui est préoccupant… »

4e mythe : la promotion des carrières en TIC est inutile

Selon les données portant sur les inscriptions dans les programmes d’études postsecondaires, le multimédia et les techniques d’animation 3D ont connu des hausses en 2007. Toutefois, les techniques de l’informatique et de l’électronique, les inscriptions universitaires en sciences de l’informatique, en gestion et en génie informatique sont à la baisse. La méconnaissance de l’état du marché par les conseillers en orientation et l’influence des médias, selon Mme Gagnon, n’aide pas la cause de certains domaines d’études.

« Je fais le tour des salons pour rencontrer les conseillers en orientation. Quand on leur apprend qu’il y a de l’emploi en TI, ils tombent en bas de leurs chaises! On a eu une grosse montée de l’emploi jusqu’en 2000, mais quand les gens lisent dans les sections ‘affaires’ [des médias] que Nortel n’arrête pas d’agoniser… », évoque-t-elle.

« Ce qui marche fort en ce moment est le jeu électronique, non pas parce que les jeunes jouent, mais parce que le jeu électronique a fait la première page du cahier ‘affaires’ over and over again… Les TI ont chuté, mais les gens n’ont jamais su qu’elles ont remonté. Je rêve de faire la première page pour dire qu’il y a de l’emploi là-dedans, mais pour les rédacteurs en chef ce n’est pas intéressant… »

Mme Gagnon croit qu’il manque des opportunités de démonstration des impacts finaux des divers métiers technologiques. TechnoCompétences a d’ailleurs conçu un jeu vidéo dont l’accomplissement de la mission sert de prétexte à cet exercice.

« [Une telle démonstration] est l’un de nos grands défis. Lors d’une conférence de presse, les gens ne se souvenaient pas des projets intéressants qui ont eu un impact sur la vie du monde […] On n’a pas assez démontré les impacts [des TI] sur la vie quotidienne.

5e mythe : le secteur est trop jeune pour connaître les départs à la retraite

À ce sujet, Mme Gagnon évoque l’existence de longue date des systèmes patrimoniaux pour lesquels les experts doivent tôt ou tard prendre leur retraite. Elle fait état d’une certaine adaptation de la part des organisations.

« Ces systèmes ne s’éteindront pas… On leur ajoute des composantes qui changent la façon de les gérer. Il y a une série de réaménagement de l’organisation du travail et de la gestion des processus de l’informatique. C’est intéressant de voir qu’on ne demande pas aux écoles d’apprendre aux étudiants à programmer en COBOL. Il y a effectivement beaucoup de départs à la retraite, mais un système s’organise […] pour donner de la valeur à des métiers qui sont stratégiques pour certaines organisations. »

6e mythe : la formation continue est une priorité pour le secteur des TIC

Le constat de Mme Gagnon est que les entreprises perçoivent la formation continue comme étant une dépense d’argent ou une perte de temps qui n’est pas allouée à réaliser des projets. Or, les prochains mois pourraient obliger autant les organisations que les travailleurs à y accorder plus d’importance.

« S’il la récession qui s’annonce se concrétise, c’est clair que les entreprises auront d’autres défis, indique-t-elle. Qu’on mette l’accent sur la formation continue pour avoir une équipe formée lorsque ça repartira. Le défi est de dire aux gestionnaires que maintenant est le bon moment, et à l’individu qu’il a une responsabilité personnelle de son cheminement dans la vie… En ce temps où les gens pourraient se retrouver à pied, ce serait l’occasion de se donner une valeur sur le marché, pour augmenter sa valeur aux yeux de l’employeur. »

Jean-François Ferland est journaliste au magazine Direction informatique.




À propos de Jean-François Ferland

Jean-François Ferland est le rédacteur en chef du magazine Direction informatique. Il compte dix-sept années d'expérience en journalisme et en communication publique.
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