Spécial 20 ans : Changement d’attitude souhaité envers le secteur des TIC


Alain Beaulieu - 25/11/2008

Pour permettre à l’industrie de prendre son essor à long terme, les investisseurs et par extension la société québécoise devraient revoir certaines de leurs perceptions à l’égard du risque, de la propriété des entreprises et, d’une manière générale, du secteur.

Peu importe le secteur, il faut des concepts novateurs, des entrepreneurs qui n’ont pas froid aux yeux et des moyens pour qu’une industrie se développe et prospère. Or, au Québec, et plus particulièrement dans le secteur des TIC, ces trois ingrédients essentiels n’ont pas toujours été réunis de façon satisfaisante, ce qui est encore vrai aujourd’hui. Disons plutôt que les trois ingrédients sont présents, mais que la situation pourrait être améliorée, notamment en ce qui a trait à la disponibilité du capital. En fait, les investisseurs ont une certaine conception du risque et une attitude négative à l’égard de l’échec qui empêchent les entrepreneurs d’être plus créatifs.

C’est du moins ce que croit Charles Sirois, président du conseil et chef de la direction de Télésystème et d’Enablis Réseau Entrepreneurial, qui a foi dans l’inventivité des entrepreneurs québécois en TIC, qui ne sont pas moins créatifs ni entrepreneurs que les autres ‹ « cette qualité est distribuée de façon équitable dans le monde », rappelle-t-il.

Quoi qu’il en soit, M. Sirois est d’avis qu’une attitude plus positive à l’égard de l’échec permettrait non seulement à la créativité des entrepreneurs de s’épanouir et à l’industrie d’accélérer sa croissance, mais cela permettrait l’émergence d’une véritable économie du savoir, qui constitue la prochaine étape du développement économique des sociétés modernes, telles que le Québec.

« On a tendance à oublier qu’il y a le mot ‘risque’ dans ‘capital de risque’ et les investisseurs veulent des garanties qu’ils ne perdront pas un sou, mais quand on a une nouvelle idée, il n’y a jamais de garantie que ça va marcher. Il faut prendre le risque. […] Même le fait d’avoir une bonne idée ne garantit pas le succès. Il y a des gens qui ont eu des idées banales et qui ont eu plus de succès que d’autres qui ont eu des bonnes idées, parce qu’ils les ont mieux réalisées », de souligner l’entrepreneur.

Économie du savoir

C’est que le modèle de développement économique actuel, fondé sur la production de toujours plus de produits, a atteint ses limites, croit Charles Sirois. Une économie du savoir, qui requiert du capital, de la créativité et des technologies pour se développer, ne poursuit pas cet objectif. « C’est une économie qui n’a pas pour seul but de produire toujours plus de biens, de produits. On vient de frapper notre Waterloo », dit-il, en référence à la crise financière actuelle. « Une économie du savoir, c’est une économie qui a pour but de favoriser l’innovation et le partage des idées. On est à la croisée des chemins et il faut tout faire pour faciliter la circulation des savoirs. Il ne faut jamais arrêter d’innover, car l’innovation permet de créer de la richesse pour la collectivité. »

Charles Sirois croit que le Québec devrait suivre l’exemple d’Israël, un petit pays qui est passé d’une économie essentiellement agricole à une économie du savoir en 50 ans, en appliquant une stratégie d’innovation valorisant le risque, et où les investisseurs ont une attitude plus positive à l’égard de l’échec. « On ne peut pas réussir tout le temps et du premier coup, reconnaît-il. C’est un apprentissage. En Israël, on ne perçoit pas un entrepreneur qui a eu des échecs comme un bon à rien, mais plutôt comme quelqu’un qui a acquis de l’expérience. »

Les insuffisances en capital se font plus particulièrement sentir au niveau de l’amorçage et du démarrage des entreprises technologiques, les outils de financement mis à la disponibilité des entrepreneurs étant beaucoup plus limités que les outils mis à la disposition des entreprises ayant dépassé ce stade de développement, croit Charles Sirois.

L’appui aux jeunes entrepreneurs est, en fait, crucial au développement d’une économie qui se veut une économie du savoir et l’État a un rôle de premier plan à jouer à ce niveau, soutient Charles Sirois : « Un des rôles de l’État est d’investir dans l’innovation. L’innovation est un phénomène économique, culturel et institutionnel. »

Et au niveau de leur stratégie d’investissement, les investisseurs devraient privilégier les entrepreneurs propriétaires pour permettre à l’industrie de pleinement s’épanouir, croit Charles Sirois. Dans le contexte actuel de consolidation, qui a commencé à s’affirmer après l’éclatement de la bulle en 2001, l’industrie québécoise risque de perdre ses étoiles au profit d’entreprises étrangères et de mégasociétés internationales. C’est que le phénomène de consolidation, qui a permis à certaines firmes québécoises de renforcer leur position sur l’échiquier mondial ‹ on n’a qu’à penser à CGI ‹, en est un à double tranchant.

« Si on n’appuie pas le développement des entrepreneurs propriétaires de leur entreprise, on risque de devenir une économie de succursales, croit-il. Une économie de succursales, ça génère des emplois, mais ça ne permet pas de bâtir de la valeur pour la collectivité. […] Puisque le centre de décision est ailleurs, on perd le contrôle sur le développement de l’entreprise, sans compter que le capital de risque est là où se trouve le centre de décision. »

Pénurie de main-d’oeuvre

L’autre grand défi que devra relever l’industrie pour lui permettre de s’épanouir et de prospérer à long terme se situe au niveau des ressources humaines. C’est que suite à l’éclatement de la bulle, les gens sont devenus beaucoup moins optimistes à l’endroit du secteur et, par conséquent, des possibilités de carrière en informatique. Résultat : la relève est insuffisante et on se dirige vers une situation de pénurie de main-d’oeuvre, si rien n’est fait pour remédier à la situation.

« Après l’an 2000, il y a eu temporairement des pertes d’emplois, mais sur le nombre d’employés nets, il n’y a eu aucune perte d’employés, sur un horizon de 18 à 24 mois, précise Nicole Martel, présidente de l’Association québécoise des technologies (AQT). Et ça, ce n’est pas clair dans la tête de Monsieur et Madame Tout-le-monde et c’est ce qui a eu le plus gros impact sur la baisse d’intérêt des jeunes pour les carrières en informatique. Les parents, dont certains ont perdu de l’argent à cause de l’éclatement de la bulle, ont découragé leurs enfants d’aller étudier en TI, d’où les baisses d’inscription dans les universités. Il faut rehausser et redorer l’image du secteur. »

« Au Canada, il manque 100 000 emplois en TIC; chez CGI, il manque 800 personnes, poursuit Claude Lemay, vice-président pour la région du Québec à l’Association canadienne de la technologie de l’information (ACTI). Il faut donc passer le message qu’il y a énormément de possibilités d’emploi dans le secteur. Il y a plus d’emplois, aujourd’hui, à Montréal, dans le secteur, qu’il n’y en avait avant la bulle. Et ça continue de croître de 5 à 8 % par année. »

L’intégration de la relève, qu’on désigne sous le vocable de « génération Y », aux effectifs déjà en place dans les organisations posera aussi un défi à l’industrie, dans la mesure où, ayant grandi dans un univers baigné de technologies, elle a une culture et des attentes particulières vis-à-vis le monde du travail, qui ne sont pas exactement celles des générations précédentes.

« Quand ces jeunes-là vont arriver sur le marché du travail, ils vont être à l’origine de beaucoup de changements, parce qu’ils vont s’attendre à avoir accès à la technologie de façon beaucoup plus facile que les générations précédentes », croit Gilles Létourneau, président de Groupe GFI Solutions.

« C’est difficile de recruter aujourd’hui, mais ce l’est aussi de garder son monde, car la nouvelle génération est très mobile et veut travailler sur des projets qui l’intéressent, ce qui fait que si les projets qu’on propose aux jeunes ne les intéressent plus, il y a de bonnes chances qu’ils traversent la rue! », d’ajouter Denis Desbiens, vice-président pour le Québec chez IBM Canada.

La planète dans la mire

Le marché étant de plus en plus mondial, il importe aussi que les entreprises québécoises développent leur présence à l’étranger, les marchés québécois et canadien étant beaucoup trop restreints pour assurer leur développement à long terme.

« Au niveau du financement, il faut ouvrir à l’international, lance Claude Lemay. La plus grande menace vient probablement de l’Asie qui peut aussi être une grande opportunité de marché, si on sait s’y prendre. En Asie, ils produisent des millions d’ingénieurs en TI et ils sont très compétitifs. Mais si on ne se réveille pas, ces gens-là vont nous prendre des mandats. Par exemple, Shanghai est peut-être quatrième ou cinquième au monde dans l’industrie du jeu et ce ne sont pas des gens qui aiment ça rester numéro quatre ou cinq longtemps. Dans plusieurs domaines, les TI peuvent être un moyen de sauver la mise. La seule façon de ramener certains secteurs d’activités au Québec, ce sera en investissant dans les TI, parce que nos salaires sont tellement élevés et que si on veut être compétitif, c’est grâce aux TI qu’on pourra être plus efficace, sinon on n’y arrivera pas. »

« Le Québec, c’est une bonne plateforme de départ, mais il faut rapidement déployer notre expertise sur un marché beaucoup plus grand », renchérit Gilles Létourneau.

Claude Lemay identifie quatre éléments fondamentaux permettant d’assurer le succès des entreprises québécoises sur le marché international, quatre éléments qui sont en fait valables pour tout type d’entreprises peu importe leur localisation dans le monde. Ces éléments sont : une gestion efficace, un bon produit ou service, une stratégie de commercialisation éprouvée et, évidemment, des ressources suffisantes. « Le but est de faire en sorte que ces quatre éléments soient bien équilibrés en tout temps », dit-il.

Pour prospérer sur un marché mondial de plus en plus compétitif, l’industrie québécoise doit mettre en valeur ses atouts, notamment la qualité de sa main-d’oeuvre et sa structure de coût concurrentielle, tout en misant sur la spécialisation.

Institutionnaliser l’innovation

Malgré les progrès importants enregistrés par les TIC en termes d’utilisation et de pénétration sur le marché, la situation peut encore être améliorée, au niveau notamment de certains secteurs et industries. Il s’agit là, croit Josée Beaudoin qui cite le secteur institutionnel comme un créneau offrant de grandes perspectives de croissance, des prochains défis qu’aura à relever l’industrie. En fait, l’infrastructure est en place, mais est sous-utilisée.

« Les grands réseaux institutionnels font face à des défis, soutient Josée Beaudoin, vice-présidente, innovation et transfert, Région de Montréal, au Centre francophone d’informatisation des organisations (CEFRIO). Que ce soit en santé, en éducation ou dans d’autres domaines, l’apport des TI n’a pas encore suffisamment fait son oeuvre. Il y a encore des usages à enraciner dans ces milieux-là […] pour qu’on puisse tirer pleinement profit des TI. […] Le défi est important. Qu’on prenne par exemple la livraison des services en région, les technologies permettent de faire beaucoup plus que ce qu’on fait actuellement. »

Pour relever efficacement ce défi, il importe de sensibiliser les organisations sous-utilisatrices et de faire connaître les bénéfices que peuvent leur apporter les TIC. En outre, le message passera mieux si on fournit des exemples à suivre. « L’ambition qu’on a, derrière tout ça, c’est d’augmenter les services qu’on fournit aux clientèles, souligne Josée Beaudoin. Mais ça demande de changer des cultures d’organisation, des pratiques, l’organisation du travail, etc., c’est tout ça qu’il nous reste à faire au Québec, et dans beaucoup de milieux encore. La technologie, c’est le levier qui nous met sur des pistes nouvelles de fonctionnement.

« Mais ces façons de faire nouvelles requièrent des changements dans des logiques de fonctionnement qui sont établies depuis quarante ans, par exemple dans le secteur de l’éducation, où la solution ne se limite pas à mettre des webcams dans les classes. Le défi au Québec est à ce niveau : on a mis en place des technologies, maintenant il faut inventer des nouvelles façons de faire. On entre dans un niveau de transformation de l’état qui est majeur […] et qui prendra plusieurs années. […] Il faut qu’on fasse en sorte d’institutionnaliser l’innovation par les TI et qu’on aille au-delà des projets-pilotes. »

Secteur fort

Cela étant dit, et malgré l’ampleur des défis qui se posent au développement futur de l’industrie québécoise, force est de constater que nous sommes en présence d’un secteur fort qui donne de l’emploi à plus de 120 000 personnes, à Montréal seulement. Plusieurs facteurs contribuent à la force de l’industrie québécoise, en tête desquels figurent une créativité hors pair, la capacité d’intégrer des équipes mondiales, la diversité culturelle et linguistique et l’efficacité avec laquelle elle gère ses ressources.

« Maintenant, on peut dire qu’avec les TIC, on a créé une vraie base industrielle, affirme Nicole Martel. On ne parlait pas des TIC en tant que secteur industriel il y a vingt ans. Ça faisait essentiellement partie des services. Aujourd’hui, le secteur des TIC dépasse les secteurs de l’aérospatial et des biotechnologies combinés. C’est quelque chose dont on peut être fier. »

« L’industrie est très dynamique, elle est aussi très riche en expertise, ajoute Josée Beaudoin. C’est une industrie qui est jeune et enthousiaste. »

« On a une créativité exceptionnelle au Québec – ça attire les investisseurs étrangers – et on est souvent perçu comme des gens qui font le pont entre l’Europe et les États-Unis, et même l’Asie, renchérit Claude Lemay. Et ça, ça joue en faveur de l’industrie québécoise. »

La période trouble par laquelle passe actuellement l’économie mondiale offre d’ailleurs beaucoup d’opportunités de développement pour les entrepreneurs en TIC, croit Ronald Brisebois, président, chef de la direction et président du conseil d’administration d’Isacsoft. Il y a des occasions à saisir pour qui sait les identifier. « Créer une entreprise, c’est toujours difficile. Mais le meilleur moment pour créer une entreprise, c’est quand ça va mal, ce qui fait que maintenant, alors que les marchés sont tumultueux, le moment est excellent! Quand il y a un bouleversement, des opportunités apparaissent. Un entrepreneur ne choisit pas son moment, c’est quelqu’un qui est un peu inconscient et qui veut réussir d’une manière ou d’une autre. C’est quelqu’un qui a une idée, une vision et qui essaie de la matérialiser », explique l’entrepreneur qui croit que l’industrie aurait tout à gagner si les entreprises, grandes et petites, coopéraient.

« Peut-être que les plus grandes entreprises, surtout celles qui ont des bureaux à l’étranger, pourraient aider les plus petites à être plus présentes à l’étranger, avance-t-il. Évidemment, c’est un peut utopique, mais si ça se faisait, ce serait très intéressant, parce que c’est beaucoup plus difficile pour une petite compagnie de développer une présence à l’étranger, ça demande de la crédibilité, ce qu’ont les grandes compagnies. »

Alain Beaulieu est adjoint au rédacteur en chef au magazine Direction informatique.


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