Vitement à la rubrique nécrologique


Nelson Dumais - 17/11/2010

On pourrait dire que la techno coupe court dans la mobilisation citoyenne. Au lieu de braver la froidure mouillée de l’automne 2010 pour exiger le départ de Charest, les Québécois vont le faire en trois clics dans ce qui, au gouvernement, s’appelait l’Autoroute de l’information et maintenant les TIC (ailleurs, on préfère dire TI). Hélas, tout cela ne fait que me replacer le nez dans une soupe nauséabonde laquelle, dans mon cas, mijote depuis trois décennies.

Depuis lundi, une pétition en ligne sur le site Web de l’Assemblée nationale sert d’exutoire à des Québécois voulant exprimer leur ras-le-bol face à la corruption apparemment généralisée, cela en exigeant la démission du premier ministre Jean Charest. Ce matin, plus de 120 000 d’entre eux l’avaient fait, ce qui pourrait constituer un spectaculaire coup d’envoi de la eDémocracie fleurdelisée.   Reste qu’en nos coquettes bourgades jamais loin des rives du Grand Fleuve, la troïka « politique / informatique / gamique » a toujours été bien présente et tend à remonter en surface au moindre incident. Les gens ont beau se perdre dans les détails, dans les faits, dans les millions, mais c’est là en toile de fond. En gros, ça coûte des fortunes, une chatte y perdrait ses minous, ça ne marche pas et, selon toute apparence, ça ne marchera jamais.   Dieu du ciel que cela me ramène loin en arrière! En fait, ça remonte à mes débuts en journalisme techno, en plein cœur de l’affaire Comterm-Matra. Vous vous rappelez peut-être ce consortium franco-québécois grâce auquel Québec imposa dans nos écoles le Max 20, un ordi kioute, mais non compatible avec le système d’exploitation PC-DOS (ou MS-DOS) qui était LA norme. Bêtise ou gamique? Je l’ignore, mais dès années plus tard, les experts évaluèrent à au moins deux ans le retard pris par le Québec en informatisation scolaire à la suite de cette étrange décision du premier ministre René Lévesque.   Au palmarès des échecs, il y eut également Ogivar, une saga prometteuse qui se termina en queue de poisson avec odeurs de chair avariée. Ceux qui faisaient partie de l’industrie informatique montréalaise à cette époque savent de quoi je parle. Aucun ne serait étonné si j’écrivais, ci-après, avoir rencontré des taupins, soi-disant employés d’Ogivar ou de partenaires privilégiés d’Ogivar, qui revendaient chez certains assembleurs de PC clones montréalais, des composantes qu’ils avaient volées sur leur lieu de travail. Mais comptez sur moi, je ne l’écrirai pas; des survivants pourraient me poursuivre.   Il y eut aussi des innovations sans lendemain, plus déconnectées qu’autre chose, qui firent leur apparition au pays de Félix. Je revois de souriants cadres corpos cravatés de jaune me vendre leurs projets morts nés. Vous vous souvenez d’Alex, ce terminal naplips (NAPLPS) fabriqué par Nortel et revendu par Bell dans la première moitié des années 90, un terminal qui se prenait pour l’incarnation canadienne, incarnation surfacturée, du Minitel français?  Vous vous souvenez de l’autoroute de l’information et du projet UBI, un système de télévision transactionnelle lancé par Vidéotron au Saguenay vers 1995 et hautement adulé par la machine politique de la Grande-Allée? Dans ces deux exemples, les millions engloutis témoignent du manque cruel de vision des dirigeants alors qu’au même moment, le réseau Internet commençait à se mettre en place.   Je me revois, fin 80, début 90, commencer mon pèlerinage mensuel entre DMR, CGI et LGS, auxquelles j’ajoutai bientôt MLLA, Andersen (avant l’affaire Enron, un autre beau cas de corruption), Systématix, voire même les Price Waterhouse et autres Big Five, pour me faire expliquer les vraies affaires dans le cadre de mes reportages chez Informatique & Bureautique, InfoTech et Direction informatique. Et il en fut ainsi pendant une bonne dizaine d’années.   Rappelez-vous : une des spécificités technos du Québec était justement sa concentration inusitée de grandes firmes-conseils, des ressources inestimables que l’on ne pouvait absolument pas négliger. [sarcasme on] C’est ce qui explique probablement le phénoménal succès québécois en informatisation de la santé, en administration publique et en eGouvernement. [sarcasme off]   Or, au cours des dernières années, le nom de certaines de ces firmes a été ajouté au lot des candidats au banc d’infamie. Ce que les Québécois comprennent, c’est qu’en gros, ça coûte des fortunes, le double, le triple ou le quadruple de ce qui a été prévu, et ça ne fonctionne pas. En tout cas, pas vraiment. C’est ainsi. D’autres fois, ça n’arrive même pas à décoller; pensons au CHUM. On dirait un mal endémique contre lequel on ne peut rien faire, une fatalité établie qui nous garde bien au chaud dans notre ancestrale misère de mangeurs de petits pains. Un exemple récent? Le fameux dossier médical interactif. Un autre, frais de ce matin celui-là ? La modernisation de l’informatique au Service de police de Montréal. Au lieu des 1,6 M$ prévus il y a dix ans, la facture est montée à 20 M$ et il n’y a rien qui fonctionne. Rien!   Bien entendu, tout n’a pas été moche. Il n’y a pas eu que d’onéreux flops signés PeopleSoft, de dispendieux arrache-cheveux arborant le logo de SAP ou d’horreurs budgétivores battant pavillon Oracle. Il y a eu de petits joyaux, dont Softimage (avant qu’elle ne devienne une officine de Microsoft, puis une division d’Avid) et Discreet Logic (qui devint une constituante d’Autodesk), sans oublier l’excellente Druide Informatique (ce qui signa malheureusement l’arrêt de mort du tout aussi excellent Correcteur 101) ou encore l’impavide Matrox (que n’a jamais abandonnée Lorne Trottier, entrepreneur que je salue bien bas). En fait, le Québec a connu sa part de succès. Pensons par exemple à l’industrie de l’animation et du jeu, l’Européenne Ubisoft en tête. Bref, à tout prendre, le soi-disant modèle québécois n’est probablement pire qu’ailleurs en matière technologique.   Mais mon Dieu que tout le reste tend à m’indisposer quand de compétents collègues comme Latreille prennent le temps de bien lever le couvercle! Que vous avouer d’autres que dans ma pauvre tête, il y a comme un marécage dans le remugle duquel pataugent, se faufilent, s’embusquent, se terrent, des élus, des entrepreneurs, des ingénieurs, des informaticiens, et tutti quanti. Et ce n’est pas en me disant que c’est probablement aussi pire ailleurs que je vais accepter cette situation. Je ne peux que ressentir de la frustration et, assurément, de l’écœurement.   Quelque part, je ressemble à ce journaliste sportif plein d’idéaux du genre mens sane in corpore sano qui, à force de scandale de dopage, finit par perdre ses illusions et essaie de se faire muter à la rubrique nécrologique.

Nelson Dumais est journaliste indépendant, spécialisé en technologies de l’information depuis plus de 20 ans.




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