Yves Sanssouci : un bilan du passé, de l’espoir pour l’avenir


Jean-François Ferland - 08/12/2009

Le pdg du CRIM, peu avant sa retraite, commente l’évolution de l’organisme et des TI au cours des 13 dernières années. Reconnaissant envers ses collègues et admiratif envers la jeunesse, il estime que la connaissance est une source de liberté. Entretien.

NDLR Au début de janvier 2010, Yves Sanssouci, qui a occupé le poste de président-directeur général du Centre de recherche informatique de Montréal (CRIM ) au cours des 13 dernières années, prendra sa retraite.

Quelques semaines avant de quitter l’entité qui oeuvre en recherche appliquée pour des applications logicielles, en transfert technologique et en prestation de services auprès d’organismes et d’entreprises, Direction informatique a demandé à M. Sanssouci de faire un bilan et d’envisager l’avenir du CRIM et de l’industrie des TI. Voici l’essentiel de l’entretien.

Direction informatique (DI) Qu’aviez-vous envisagé lorsque vous avez joint le CRIM? Est-ce que les choses se sont déroulées comme vous l’aviez pensé?

Yves Sanssouci (YS) Ce qui m’a attiré au CRIM c’est son positionnement comme pont entre les producteurs de savoir et les utilisateurs de savoir. […] J’ai été durant 13 ans directeur de cégep, et pendant ces années j’ai investi beaucoup de temps à en faire un lieu de rassemblement des entreprises et des spécialistes, au plus grand profit de la communauté. En venant au CRIM, j’étais dans mes cordes historiques : cela me permettait d’évoluer dans un milieu qui n’était pas celui de l’éducation, ni nécessairement celui de l’industrie, mais un peu des deux.

Tout au long des années, mon objectif a toujours été très simple : aider les entreprises à percer le marché, investir davantage dans la recherche appliquée, et faire en sorte que les gens qui travaillent avec nous en sortent meilleurs parce que leur produit est mieux conçu ou est testé, ou parce qu’on leur donne de la formation qui leur permet d’aller plus loin, et qu’en bout de course ils réussissent à vendre leurs choses et à faire de l’argent. Aujourd’hui nous avons de belles réussites, mais ce n’est pas moi qui les ai faites, mais ma gang. C’est ce qui m’a animé tout le temps.

DI Au cours des 13 dernières années il y a eu beaucoup d’évolution dans les technologies de l’information où le CRIM est impliqué. Quels ont été les développements les plus constructifs et les plus intéressants?

YS Il n’y a pas un projet en particulier. Je dirais que c’est la capacité de notre organisation à se maintenir en amont et à mettre en place des services ou des activités qui sont repris par d’autres : Le RISQ est sorti du CRIM; le CÉSAM est devenu l’Alliance numérique; le Centre de génie logiciel appliqué est devenu un centre de test puis l’ISIQ; en reconnaissance de la parole, nous avons fait un spin-off et nous nous préparons à en faire un autre. Nous avons fait des avancées dans tous les projets qui nous intéressent.

[Ce qui est intéressant] c’est cette capacité unique du CRIM à rassembler autour de la table des gens dont on pense qu’ils seront capables de faire avancer la cause. Nous excellons dans la gestion multipartenaire. Comme nous n’avons pas quelque chose à vendre en particulier, nous allons chercher les expertises où elles sont, nous en développons certaines et nous en mettons en commun avec d’autres.

Atouts et défis

DI Le CRIM est un organisme qui doit constamment prouver sa pertinence, ne serait-ce que pour assurer son financement. Quels sont les éléments porteurs et les défis qui attendent l’organisme?

YS Un des premiers défis est de mieux se faire connaître. Nous avons [la conférence] La boule de cristal depuis sept ans et nous avons des publications, mais il y a encore du travail à faire pour que les gens comprennent bien ce que nous faisons. […] Depuis quelque temps, nous tentons de rendre plus accessible les choses que nous faisons. Nous avons eu des collaborations avec des journaux et des magazines pour vulgariser ce que nous faisons et faire connaître notre positionnement.

Au cours des derniers mois, nous avons fait un exercice qui consistait à nous comparer avec d’autres. La question de départ était : qu’apporte le CRIM? […] La chose qui est fortement ressortie est que le CRIM offre un ensemble de services qui permettent à une entreprise de ne pas ‘échapper’ de morceaux. Quand on travaille avec une entreprise sur un projet de nature technologique, on considère aussi l’administration, la commercialisation, la capacité de retournement. etc. On va mettre ensemble, au début du projet, tous ceux qui ont quelque chose à dire ou à en tirer un profit.

Nous avons fait un projet nommé E-Inclusion qui permet l’accès des moyens électroniques aux malentendants et aux non-voyants. Dès le départ, nous avions tous les gens autour de la table, autant les aveugles ou les malentendants que les gens qui allaient faire de la commercialisation. Cette approche holistique ne se retrouve pas ailleurs – je ne dis pas que les autres ne font pas un bon travail dans leur domaine, mais c’est une des caractéristiques du CRIM d’être capable de prendre un projet dans son ensemble.

Un autre défi sera de poursuivre les efforts de la valorisation de la propriété intellectuelle, soit la commercialisation non seulement de nos développements, mais aussi ceux de nos partenaires. Il y a quelques années, on disait ‘en faisant un spin-off, on est un champion’. Mais quand on fait un spin-off, on s’arrache un morceau. Nous aimons mieux faire un spin-off d’idées qu’un spin-off de personnes. Une des caractéristiques du CRIM est que [la présence] de chercheurs permanents, des gens qui sont capables de répondre à un besoin en particulier. Cette spécificité est assez unique.

Paysage changeant

DI En 13 ans, le paysage des TI a grandement évolué. Quelles ont été les grandes avancées et les grandes pertes?

YS Quelques mois après mon arrivée au CRIM, on m’a demandé de prendre la parole dans une activité. J’avais dit que si les technologies de l’information ne remplissent pas l’objectif de rendre la vie plus facile aux humains, elles manquent leur coup. Je me rends compte que la convergence est une grande victoire – de plus en plus, on aura entre les mains un petit instrument qui nous facilitera la vie, au lieu d’en avoir 25 […]

Aussi, le développement exponentiel des connaissances m’impressionne. Des jeunes au CRIM viennent de produire un document pour une entreprise dont des ‘seniors’ ont dit qu’ils n’auraient jamais été capables d’en faire autant, que ça prenait ‘un cerveau neuf’. On est en train de faire de la place à une approche nouvelle. Les gens qui vont engager de jeunes chercheurs sont mieux de ne pas être trop insultés s’ils parlent sur Facebook ou clavardent avec d’autres pour obtenir une réponse rapidement, pour programmer vite et pour vivre dans leur siècle. C’est un beau défi pour la sécurité, mais cela nécessite une adaptation.

De grandes entreprises sont décédées au cours des dernières années – je n’ai pas besoin de les nommer – ce que je trouve plate, parce que cela a enlevé une sorte de hâlo. Mais d’autres ont fait l’inverse, comme dans [le secteur] du jeu et du multimédia, ou bien l’Ex-Centris de Daniel Langlois, ce qui a permis d’avancer. [Le CRIM] a eu une contribution majeure au niveau d’Internet avec le RISQ, tout comme dans le génie logiciel où nous avons été les premiers à le faire, ce qui a été repris par les universités ensuite.

Comme évolution, je constate aujourd’hui que ma petite-fille d’à peine un an est capable de manipuler une souris parce qu’elle a compris tout de suite comment cela fonctionne! Dans ma famille, des préadolescentes produisent des documents d’une qualité que je n’ai pas vue lorsque j’étais directeur de cégep. L’apprentissage est entré dans leurs moeurs et ce sont ces gens qui vont diriger la société demain. J’espère qu’on leur fera une belle place.

Les technologies de l’information sont incontournables et sont un facteur de productivité incroyable qui, malheureusement, n’est pas encore compris par tout le monde. Un regret que j’ai est de m’apercevoir qu’on a encore des pistes à faire au niveau de l’appropriation des technologies au Québec, notamment du côté de la sécurité de l’information. On paie des vedettes et des sportifs des prix de fous, mais les professeurs et les chercheurs, à moins qu’ils trouvent une façon de changer l’eau en essence, ne sont pas assez considérés. […]

J’ai la conviction profonde que la connaissance est une source de liberté, et que le CRIM contribue à cela. Un souvenir que j’ai d’ici est le génie créateur de mes collègues, leur grande générosité et leur insatisfaction continuelle à ne jamais lâcher parce qu’ils croient qu’ils vont trouver quelque chose de mieux.

DI Vous prenez votre retraite du travail quotidien. Est-ce la fin de votre implication?

YS Je ne pense pas que je pourrais arrêter complètement, mais je vais faire un premier stop pour changer de rythme. J’ai accepté d’appuyer mon successeur et j’ai assuré au conseil d’administration [du CRIM] que je serai là s’ils ont besoin de moi, mais je travaillerai dans l’ombre […] Je n’irai pas travailler pour quelqu’un d’autre, mais pour moi, et je choisirai un peu plus ce que je ferai… Mais si le téléphone ne sonne pas, je serai content pareil [rires].

Jean-François Ferland est journaliste au magazine Direction informatique.




À propos de Jean-François Ferland

Jean-François Ferland est le rédacteur en chef du magazine Direction informatique. Il compte dix-sept années d'expérience en journalisme et en communication publique.
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